Nouvelle...

Comme un roman…

Tant d’émotions perdues au fond de nos mémoires,rangées dans un tiroir ….
C’était d’abord sa voix. Une voix qui donnait envie de s’y plonger, et grave, et mélodieuse. Une voix qui donnait envie de fermer les yeux. J’ai aimé cette voix avant le reste, essayant de deviner à ses intonations qui il pouvait être. Il s’exprimait avec aisance et humour, mais avec juste assez de pudeur et de discrétion, pas de timidité, non, en aucun cas, mais avec cette retenue et ce mystère si rares. J’aurais voulu l’approcher, le toucher. Plus tard je croisai son regard. Brun, non pas bleu comme il se doit. Je baissai les yeux la première fois, puis je cherchai avidement à le rencontrer par l’oeil, par la voix. Car aucun de nos autres sens, de proximité, ne seraient mis en jeu. Je l’aimerai en silence, je suis douée pour cela, me répétais-je. Pour broder, et rêver, et imaginer. Pour éviter le dur choc du réel.
Tout cela, je tentais de le faire mien, mais la balance penchait dangereusement. Et j’étais terriblement attirée par lui.
La salle se vidait maintenant, il fallait d’une manière ou d’une autre lui faire comprendre. Ne pas rester seule avec ce trop plein. Et lui, que voyait-il quand son regard croisait le mien ?
Rien ne me distinguait de la cinquantaine d’autres élèves qui suivaient ses cours …
Alors j’osai.
Audace bien petite pour quiconque d’autre que moi: m’approcher, sentir quelques secondes la chaleur de son corps, les effluves de son parfum, le frôler, doucement, en passant. En me glissant vers la sortie. Je le verrai chaque lundi à neuf heures. Il n’y aura rien d’autre entre nous que cette relation de savoir. Ma main tremblera bien un peu quand j’écrirai sur la feuille qu’il ramassera. Mes doigts frôleront peut-être les siens quand il me rendra ma copie.
Peut-être aurais-je droit à un sourire ? Mais il n’en saura jamais rien.
Bien des années passèrent…
Cette rencontre, cette histoire inachevée, elle les avaient déposées dans un recoin de sa mémoire. Il suffisait de la relecture d’un texte, pour que tout cela resurgisse. Son goût de la poésie elle le devait sûrement à ses yeux bruns qui chaque lundi matin à neuf heures venaient la troubler. Elle avait trouvé le moyen de se rapprocher de lui en étant devenue une brillante élève, il s’attardait sur ses copies, les commentait en souriant. Elle avait pris goût à se rendre dans les librairies, feuilleter les ouvrages pendant des heures, perdue dans ses pensées, plongée dans son monde intérieur. Elle était alors isolée, ne remarquant pas la présence des autres clients. Dans son esprit des références de livres, des titres, des auteurs, des poésies. Toujours prête à saisir tout ouvrage encore inconnu sa main se déplaçait dans les rayons. Elle allait s’emparer d’un recueil de poèmes lorsqu’elle a heurté une main d’homme posée sur le même livre.
Tournant alors la tête pour présenter de brèves excuses elle a tout de suite reconnu son ancien professeur.
Lui-même étonné de se trouver face à cette femme, elle, son ancienne élève. Il n’a rien oublié de ce délicieux malaise qui lui serrait le coeur dès le dimanche soir, du trouble qu’il ressentait chaque lundi matin lorsqu’il ouvrait la porte de cette salle de classe. Il se souvient encore de sa présence attentive pendant les cours, suspendue qu’elle était à son regard, buvant ses mots.
Les gestes sont restés figés, les mots n’ont pu être prononcés, les regards étaient de braise, elle a tout de suite remarqué qu’il ne portait plus d’alliance.
Nouvelle...

Rendez-vous…

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Voilà six mois qu’elle vient à ce rendez-vous avec elle-même.
Elle a décidé de ne plus faire semblant d’être gaie, semblant de choisir, semblant d’être cette femme idéale, mais de choisir d’être.
Lundi 16h30
Elle pousse la lourde porte cochère et monte chez son psy au 5ème.  Elle ne prend pas l’ascenseur.
Elle s’affaisse dans le fauteuil de la salle d’attente le cœur battant.
La porte s’ouvre. En lui tendant la main il lui demande si elle a peur.
J’ai le trac…
Six mois sans rater une séance.
Et puis implicitement ce rendez-vous avec elle-même est devenu un rendez-vous avec lui, elle est troublée, ils tentent de travailler sur ce rendez-vous si important. Le temps passe les chemins se creusent, et puis elle ne veut pas penser à quelque chose, elle va voir sur internet, transfert, elle se rassure, lui en parle.
Ses mots à lui se font concrets, aucune ambiguïté, elle repart légère.
Et au prochain rendez-vous, voilà que ça recommence.
Le face à face est un bain de jouvence. Elle ne veut pas penser à quelque chose.
Normal !
Elle travaille c’est tout, c’est un boulot, un cheminement.
Et puis quand un jour elle a du retard, il l’attend, il l’appelle sur son portable.
Elle est heureuse, il l’a appelée.
Trois minutes de retard, ça lui plait qu’il s’inquiète.
Il lui demande pourquoi.
Elle le lui dit, il tient bon la ramène sur de nouveaux terrains à explorer.
Une semaine devient une éternité.
Elle ne vit que pour ça.
Elle doit partir deux semaines. Il fait déjà noir dehors, c’est le mois de décembre.
Elle est heureuse de partir. Il sait qu’il ne la verra pas la semaine prochaine.
Elle lui offre un livre.
Il lui dit que normalement un psy n’accepte pas de cadeau.
Alors elle lui dit: je le garde.
Il ne veut pas freiner son élan. Il prend le livre, elle est contente.
Fin de séance.
Elle sort le chèque glissé dans son carnet de rêves, il lui dit j’aurai l’impression que le père Noël est passé.
Elle se lève, d’un pas elle franchit la ligne de l’espace qui lui est habituellement nécessaire entre elle et le vide, un petit pas de vingt centimètres, elle y ressent  un bien être profond.
Comment est-ce qu’on entre dans une maison inconnue qui pourtant nous est familière, maison chaude et protectrice, la douceur de l’air, le silence des pas sur le tapis, le crépitement du bois dans la cheminée.
Elle pose le chèque et reprend naturellement ses distances.
Elle se dirige vers la porte.
Il l’ouvre.
Comme à chaque fois il lui tend la main, les mains restent serrées, retardent le moment de se séparer, un petit moment de trop, sans qu’eux-mêmes n’y puissent rien, maladresse…
Puis elle file en dévalant l’escalier.
 
Nouvelle...

Le reflet du ciel…

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Debout, dans la lumière blafarde du soleil qui commence à descendre vers l’Ouest, en ce début d’après-midi, les pieds immobiles sur les grosses pierres depuis si longtemps taillées et qui forment  la rive extérieure du quai, une jeune fille regarde du côté de la mer.
Le port est largement fermé par d’anciennes constructions militaires et administratives dont la plupart  remontent  aux dix-septième et dix-huitième siècles. Il fut un temps ou certaines des loges que l’on aperçoit  et qui sont fermées par des grilles qu’on imagine lourdes et infranchissables servaient de logements pour des galériens.
D’où celui qui contemple la scène, est placé, il ne peut voir le visage de cette jeune  guetteuse. Sinon, il saurait qu’elle a les yeux un peu gris, un peu verts. Ceux qui pourraient s’en rendre compte s’ils n’avaient pas la tête aussi baissée vers leur ouvrage sont les quelques marins sur des barques de pêches peintes en rouge et bleu, et qui sont occupés, à replier des filets qui leur ont servi, ce matin après une nuit de travail, à rapporter le poisson qu’ils ont vendu aux mareyeurs. Ils ont les mains violettes car le vent souffle de l’Est.
Le soleil d’hiver, est blanc, sans éclat sous le brouillard, il paraît  comme l’œil ouvert d’un poisson mort, et ne sert, tout au plus, qu’à créer un peu de mélancolie. Il est pris dans la brume glacée qui descend jusqu’aux  cheminées des quelques embarcations que l’on voit dans la rade.
Claire, la jeune fille porte un pantalon de toile blanche, un imperméable gris, un bonnet d’où quelques mèches de cheveux blonds émergent  sur son front, elle a froid .Elle redresse les épaules.
Vingt ans, Claire a vingt ans.
De l’autre côté du quai, dans un bistrot, derrière une vitre que double une épaisse et fragile mousse de buée, Bernard regarde ce grand espace vide pavé, au milieu duquel un petit chien noir reste assis dans le vent comme dans l’attente d’un maître disparu, il ne sait où ! Un petit chien avec un collier rouge ! Bernard est arrivé la veille. Il est élève officier dans la marine marchande ; une profession étonnante pour un jeune homme originaire du Jura. Ses parents lui ont laissé choisir cette carrière, sans doute parce qu’il a le teint pâle et qu’il ne s’intéresse qu’à la mer et aux bateaux.
Dans un mouvement lent propre aux grands destins, il repose la cuillère. Il passe sa paume et ses doigts  sur la vitre. Elle est désormais plus transparente.  Alors il s’essuie la main mouillée aux carreaux verts de la serviette de table qu’il repose  aussitôt à côté de l’assiette sans attirer l’attention des autres clients. Il observe un moment le quai presque vide, puis il se lève et sort ! Il vacille dans le vent !
— Je mange une soupe de poissons dans le café que vous voyez là, à l’enseigne  du Vieux Matelot, dit-il à la jeune fille, accepteriez-vous de partager mon repas. Je suis arrivé, il y a peu et je suis seul dans cette ville! Et Dieu dit qu’il n’est pas bon pour l’homme d’être seul, sauf s’il est un saint et ce n’est pas le cas.
La jeune fille tourne vers lui ses yeux mais ne semble pas étonnée. Il redresse le col de son paletot. Comme elle ! C’est tout ce qu’elle voit, le froid pour lui. Quand elle le connaîtra mieux, elle lui demandera de refermer les revers du vêtement sur sa poitrine.
Le quai tout entier s’agrandit. Les constructions anciennes reculent. On distingue au loin d’autres bâtiments assez vastes avec des toitures métalliques.  Le brouillard se lève, la cotonnade se raréfie et s’arrache au  miroitement brillant de l’eau. Un vent tiède traverse l’espace, dans l’effondrement de quelques pavés, les restes de pluie de tout à l’heure, une flaque d’eau grise  reflète le ciel. On y voit un éclat blanc, c’est le soleil pâle qu’on distingue à peine dans le ciel et qui se noie à leurs pieds. Au loin, sur les fenêtres des étages dans les petits immeubles aux façades roses du quai royal, les volets s’ouvrent poussés par des mains de gens inconnus.
Le marin prend le bras de la jeune fille, il sent sa maigreur entre ses doigts. Ils marchent ensemble vers le restaurant. Ils mangent sans se dire un mot. Ils n’apprennent rien l’un de l’autre sauf peut être en remuant le sucre dans le café, elle lui demande son nom.
Le soir même Bernard prendra le train pour Besançon, il rejoint  le frère de sa mère. Il restera là-bas pendant tout ce temps. Il ira dans la neige, comme lorsqu’il était enfant, il fera de la luge et accompagnera le vieil homme qui braconne un peu mais ils reviendront bredouille. Il connaîtra la  lumière du printemps et les premières pousses fragiles, il marchera dans la forêt  seul en se murmurant des chansons qu’il avait entendues sur l’électrophone quand sa mère vivait encore.
Quant à elle ! Il ne sait ce qui lui est arrivé. Sans doute, presque rien, En fait, elle a trouvé du travail chez un architecte d’intérieur qui décore d’anciens appartements pour les revendre aux étrangers qui sont  nombreux en été. Ou, peut-être, c’est une autre possibilité, elle est employée dans un triste magasin de farces et attrapes où elle fait des comptes dans un bureau poussiéreux. …
Mais en fait Claire attendait. Attendre seulement. Retenir son souffle, aller au bal et danser un peu lasse. Travailler à l’atelier en silence. Supporter les rires des copines et s’y joindre, s’endormir en boule, en rêve, en désir et se réveiller dans le tramway qui monte à la Citadelle. Et le soir parfois, revenir sur le quai et se souvenir simplement de quelque chose à propos de cette journée.
Un mois plus tard sur la place du centre ville il y a foule, c’est jour de marché.
Il est revenu pour reprendre la mer et d’abord une chambre à l’hôtel d’Angleterre . Derrière lui, la chambre avec le papier à fleurs, sent un peu le moisi. Il regarde par la fenêtre la place, il pose son front sur le carreau en repoussant la dentelle mécanique du vieux rideau fané.
De l’autre côté de la place à l’hôtel de La Couronne, au deuxième étage, un autre rideau est repoussé et un visage apparaît avec deux grands yeux un peu gris, un peu vert.
Comme il est fatigué, il s’allonge sur le lit et s’endort. Il doit être à bord dès l’aube.
La jeune fille laisse retomber le rideau et regarde son amant de la nuit dormir sous le drap, les couvertures sont tombées sur le sol.
Pour un printemps, il a fait si chaud cette nuit.
Nouvelle mise en ligne en 2011
Nicolas de Staël « Tempête »1952
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La robe de mariée…

Il faut dire que ces réunions de famille ne sont pas ma tasse de thé, pourtant c’est agréable de me retrouver avec mes cousins. Nous voici donc tous réunis en ce dimanche après-midi chez les grands parents. Le déjeuner traîne en longueur comme d’habitude, les adultes bavardant.
Alors sans faire de bruit après avoir échangé un clin d’œil, Gilbert, Jean, et moi partons à la découverte du grenier. Allègrement nous montons les marches qui nous séparent de notre lieu favori de la maison, le grenier et ses trésors. De vieilles malles pleines de vêtements attirent nos regards…


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Tableau Paul Delvaux ,La robe de mariée

 

Tu as vu Jean, la belle robe en soie crème, on dirait la robe de mariée de grand mère,et puis regarde, là, ce cadre, tu reconnais la petite fille ?
-Non, je n’ai jamais vu cette photo, c’est le portrait craché de grand mère…

Nous continuons de sortir un à un les objets, une boîte enrubannée, un paquet de lettres, une mèche de cheveux ! Nous sommes inquiets, nous pressentons que c’est un trésor caché depuis bien longtemps qui se trouve là à portée de mains.
-Et si nous lisions les lettres ?
-Tu crois ? Ce n’est pas bien !
-Mais t’en fais pas, personne ne le saura…
Nous voilà tous trois à fouiller dans le passé de grand-mère, de découvrir sa vie d’adolescente, de jeune fille, nous sommes de plus en plus intrigués.
Gilbert se mit à lire à voix haute une des lettres:
Ma chère Emilie,
C’est avec une tristesse sans nom que je te confie ma petite Anne. Prends bien soin d’elle comme s’il s’agissait de ta fille, ne lui dis jamais qui je suis. Tu sais pour quelles raisons je suis obligée de faire ce geste que je ne souhaite à aucune femme.
Je vais me marier et personne ne doit jamais savoir, la honte serait sur toute la famille et je ne peux faire de peine à celui qui m’épouse. Je suis triste, ma vie n’a plus de sens et pourtant je ne peux revenir sur mon passé. Sache que cette petite fille est le fruit d’un amour, amour pour toujours, Pierre est mort au front, dans sa dernière lettre il se réjouissait tant de connaître son enfant. Le destin est bien cruel. Je t’enverrai chaque mois ce qu’il faut pour que ma petite Anne ne manque de rien.
Je t’embrasse, prends bien soin d’elle et donne-moi de ses nouvelles régulièrement. Nous pourrons nous voir le dimanche matin après la messe quelques instants sur le parvis de l’église.
Tendrement à toi
Marie “
Les larmes coulent sur nos joues, peu à peu nous prenons conscience de la difficulté de sa vie, son lourd secret qui la rend si triste et si prompte à pleurer. Cet enfant que personne ne connaît que grand-mère dut abandonner pour se marier.Nous sommes émus, lentement nous remettons tout en place afin que personne ne découvre notre secret, et nous redescendons les marches avec beaucoup moins d’entrain pour rejoindre le monde des adultes.
La porte du salon est entrouverte et nous apercevons une silhouette peu familière.
Venez les enfants, approchez, (nous dit grand mère,) je vous présente une vieille amie vous savez Mme Anne…qui habite au bout de la rue. Elle me rend de nombreux services, elle vit seule depuis que sa maman Emilie est morte.Nous nous regardons tous les trois, voilà qu’après notre découverte nous sommes en face d’Anne dont nous ignorions tout une heure auparavant.
-Bonjour madame,
-Bonjour les enfants, j’ai l’impression de vous connaître, votre grand-mère m’a tant parlé de vous, toi ,c’est Elsa, toi Jean, toi Gilbert. Ne soyez pas timides, si vous voulez je vous accompagne, nous allons faire un tour, nous serons plus à l’aise pour faire connaissance.
Nous voilà tous les quatre cheminant et bavardant, notre curiosité prenant le dessus.
Mme Anne… nous raconte son enfance , parle d’Emilie, ne tarit pas d’éloges sur la bonté de notre grand-mère à son égard, parle des cadeaux reçus ,des jouets, des vêtements, des vacances passées dans la propriété du bord de mer de grand’mère. Pour elle c’était comme si elle avait deux mamans nous confie-t-elle.
Nous étions heureux et fiers de la connaître, de savoir qu’elle n’était pas la triste petite fille que nous avons imaginée peu de temps auparavant dans le grenier.
Mais nous avions désormais un secret à garder.

Voilà quelques souvenirs d’un dimanche à la campagne il y a fort longtemps.
Beaucoup ne sont plus, grand-mère, Anne, Jean, nous ont quittés.
Il reste Gilbert et moi…

Gilbert habite à présent dans la maison du bord de mer et quand nous nous revoyons ce secret partagé et tu, nous lie plus profondément que notre filiation.
 
Inutile de préciser que ceci est une fiction ….

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La femme de l’ambassadeur du Mexique…

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Kees Van Dongen portrait de femme 1903

Le goudron du trottoir aurait pu constituer le tain d’un miroir de jais. Sa préférence était pour l’obsidienne. Le noir n’était pas franc. Il imposait de chercher l’image spéculaire dans la transparence de l’air à l’identique d’un mirage. Le trottoir était-il désert ?

Jacopo étai sorti de la librairie. Il feuilletait « le Métier de vivre » de César Pavèse. Après quelques pas, il relevait la tête pour décider de son chemin. La fata morgana, loin du golfe de Naples, s’imposait à son temps libre.

Dans la rue, la lumière était blanche et son fer intérieur avait été porté à l’extrême de l’incandescence métallurgique par le seul mouvement de ses yeux. La tache d’un noir volcanique qui progressait face à lui absorbait toute la lumière, la chaleur. Cette silhouette ombreuse n’était plus une illusion d’optique. Elle était encore, pour quelques secondes, l’image virtuelle qu’il avait fantasmée, les yeux fixés au sol. Son mouvement de tête, à la manière d’un flash photographique, avait transformé une chimère en une permanence rétinienne. Ce noir glissait comme un appât pour l’impressionner, la permanence allait devenir émotionnelle.

Le noir à cette distance était une demande de don, une séduction à la fois mariale et pleureuse. Le noir absorbe ! Le regard ne pouvait se contenter d’une absence de discours. Les mots lointains d’une danseuse de retour du Venezuela lui revinrent à la mémoire :
« J’aime la vie des rues, les mots des rues, la faconde des machos joyeux. Tu croises un homme, il t’a vue et fixée au loin. Centré sur toi, il prépare un compliment plaisant, un trait cocasse, une pirouette grivoise. Ca ne dure que le temps du croisement. Le présent se confond avec le futur absent et le passé n’est le fondement que d’un art de vivre et non pas d’un souhait de rencontre. Ils appellent cela un piropo ».

Plus la femme s’approchait de lui, plus il l’associait à un modèle de Kees Van Dongen. Jacopo, depuis son enfance sur la plage de Trouville, aime les femmes de Van Dongen. Il se préparait à ce jeu, engagé pour la première fois dans une partie où la partenaire n’avait pas encore de visage, masquée par l’éloignement et son errance. Il s’imposait une règle, ne pas dépasser le sens de sa demande, même si celle-ci est demande de demande ! Cette réciprocité tortueuse était une manière de cacher son désir de séduction, son désir qui, tout en prenant corps, se faisait charnel. Désir qui dans l’illusion trompeuse de donner voulait prendre.
« Madame, acceptez-vous, que, par un baiser, je laisse la cicatrice de l’oubli dans votre décolleté ? »
Cette sentence fut écrite à l’instant où Jacopo plongeait dans le V de  la  blouse de lin fin, batiste du Hainaut. Le lieu qu’il avait choisit était-il un lieu vide qu’il veuille s’y arrêter ? Il hésitait, il ne respectait pas la règle : pas d’après après les mots, pas d’actes. Il allait demander une seule chose, il est vrai avec le désir de l’obtenir.

Il se croisèrent. Les yeux, les quatre, s’entrelacèrent longuement. Interrogation, fermeté d’un quant à soi absurde, sourires échangés sans s’arrêter, seul l’esprit muet de la rencontre les animait. Il était si près de cette femme septuagénaire à l’aura ambrée qu’il put voir ses propres yeux reflétés dans les siens. C’est de biais que sa peau cuivrée et la douceur d’une ligne l’aiguillonnèrent. L’autostimulation s’était interrompue, la plénitude de l’être, la personne dans une nature autre, dans sa vérité complexe, dans la subtilité de son silence, et il lui faut tout réinventer du désir et des plaisirs.

Trois enjambées, l’intervalle s’allongeait. Ils se séparaient ! La distance perturberait-elle l’hystérésis espérée ?

« Madame ! » Elle avait toujours sur le visage le sourire esquissé qui l’avait touché. Ils allèrent à rebours. La volupté de l’instant, leur proximité émue, exacerbée par toutes les chaleurs, l’élégance de la formule inconvenante, firent qu’elle accepta dans un éclat de rire semblable à celui entendu dans le bosquet d’un jardin italien. Elle n’était pas Suzanne, il n’était pas vieillard. Bonheur !

Jacopo lui a raconté l’histoire de la danseuse, la lumière blanche, équatoriale, dans les rues de Caracas comme spot sur une scène où les acteurs sont en même temps spectateurs. L’âge de la dame avait failli le faire calancher, un sursaut, il avait réagi, affranchi. La femme insinuée en lui l’engageait à dire, à faire, à être.

L’épouse de l’ambassadeur du Mexique, sans fausse coquetterie, avec une jubilation aiguisée, délicieuse, découverte, ne cacha pas ses soixante douze ans. Elle reprit son chemin en lui disant qu’elle relirait Blaise Cendrars. Lui, à quarante six ans, l’avait aimée en dehors des temps de la conjugaison !


Nouvelle sortie de ma boîte à malices… ma boîte aux trésors…bonne lecture…
Bonne journée !
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Chassé Croisé…

 J’ai inventé une suite pour clore ce chassé croisé.
Comme une automate je retourne vers le taxi, la misère environnante correspond à ce que je ressens en moi, un vide, ma vie en lambeaux comme ces taudis.
Je n’arrive pas à retenir mes larmes, toutes ces recherches, le but presque atteint et me voilà à nouveau seule sans espoir.
Maman_1Tout autour de moi les enfants jouent, rient, certains sont dans les bras de leur mère, cette image m’est insupportable, j’ai envie de crier mais aucun son ne sort de ma gorge comme dans mes cauchemars quand je me débats avec mes peurs.
Le chauffeur m’attend, je m’engouffre dans la voiture et m’effondre.
Mais il va falloir prendre une décision rapidement.
Je retourne à l’hôtel, j’ai besoin de faire le vide, de mettre en mots mon désespoir, ma déception, mon désarroi.
Et là dans cette ville où je me sens si seule,où la peur me gagne, ma seule planche de salut est d’écrire.Les années ont passé, l’écriture m’a sauvée, mes mots sont devenus un livre que je prends plaisir à voir dans la vitrine des libraires.
 » Elle  » ma maman X je ne l’ai jamais retrouvée.
Elle ,qui toute ma vie m’a fait me sentir orpheline. Elle ,ma quête éperdue d’amour, de tendresse que personne n’a su et ne saura satisfaire complètement, mais je me sens en paix.
Ce  » chassé, croisé  » n’aura pas été vain !
Ne la connaissant pas j’ai pu l’inventer, plus belle, plus douce, plus tendre, plus aimante qu’elle ne l’aurait été dans la vie réelle.
Je me suis fabriqué des souvenirs de princesse, de petite fille en chaussures vernies,socquettes blanches, robe à nids d’abeille, et c’est très bien ainsi.
Le manque existe et existera, mais j’ai ma vie de femme et je compte bien la vivre le plus pleinement possible.
Un peu comme une revanche sur ces années douloureuses de recherche permanente, où les blessures de l’âme s’écrivaient à l’encre des larmes couleur sang.Je viens d’emménager à Paris dans un bel immeuble à deux pas des jardins du Palais Royal.Ah j’ai oublié de vous dire que je suis retournée au Guatemala  depuis, ma motivation n’étant plus la même, mais ce pays décidément sera toujours cause de tourments.
Je me sens bien dans ma nouvelle vie,  déjà je suis là à laisser vagabonder mon imagination, à inventer les personnages de ma prochaine nouvelle…


 Si vous avez envie de suivre mes vraies péripéties au Pays du Quetzal c’est ici
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Chassé Croisé…

Atterrissage sans difficulté.
Me voici propulsée dans ce vaste aéroport, où tel des fourmis nous sommes happés dans un bruit insoutenable.
Brouhaha, sons, mots prononcés en toutes langues, une véritable tour de Babel où chacun cherche à se faire comprendre par le langage des signes, quand les mots dans la langue du pays sont inconnus.
Que suis-je venue faire ici ?
Un voyage initiatique à la recherche de mon identité ?
Moi qui suis née, ne connaissant rien sur mes origines,juste ce mot tracé d’une croix dans un dossier indiquant que j’avais été abandonnée…
Mes recherches longues et vaines pour aboutir à cette unique trace qui m’emporte jusqu’ici dans ce pays inconnu.
Je sors de l’aéroport, l’humidité et la chaleur me happent, oui je suis bien au Guatemala.
Je regarde mes notes, hèle un taxi, lui indique la seule adresse que je connaisse dans cette ville grouillante et inhospitalière.
Microc004_guatemala_ciudad_bidonvilleJe prends peur car le taxi m’éloigne du centre, nous passons sous un pont, à ma droite un bidonville, impossible pour le véhicule d’aller plus loin.
Je demande au chauffeur de m’attendre, lui glisse quelques dollars et me hasarde entre ces maisons, des taudis.
Les enfants nombreux aux yeux rieurs me suivent, ils sont hardis, le plus grand me conduit à l’adresse que je cherche. Un vieux est assis sur la marche d’entrée de la masure, me regarde fixement. Comment lui expliquer ce que je cherche.
Par chance le gamin qui m’accompagne depuis mon intrusion dans le bidonville comprend mes quelques mots d’espagnol,
je lui explique que je cherche une femme, il traduit mes mots.
Je donne toutes les informations que j’ai, raconte brièvement mon histoire, ma recherche.
L’homme semble réfléchir, comprend et me dit connaître cette femme.
Mon cœur bat la chamade, peut-être vais-je enfin savoir !
Mais en me regardant il raconte, je saisis quelques bribes, l’enfant m’aide avec sa traduction, au fur et à mesure mes larmes coulent.
Elle est partie il y a quelques mois sans laisser d’adresse, disant qu’elle voulait aller en France, depuis nul ne l’a jamais revue…
  
Fiction d’une séance d’atelier d’écriture ,mots imposés :
début du texte «  atterrissage sans difficulté »
fin du texte     « nul ne l’a jamais revu / e »
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L’aube…épilogue

La tempête s’était calmée et les nuages blancs tout ronds vagabondaient dans un ciel délavé. Tous les moments de cette nuit lui revenaient, il avait du mal à se concentrer sur le roman qu’il était en train d’écrire, il l’attendait.
Impossible de se concentrer sur une  intrigue quand on est soi-même le protagoniste d’un scénario romanesque. Il l’attendait, mais elle ne vint pas, il était seul au
rendez-vous qu’il s’était fixé.Comment supporter son absence, comment échapper à ces mots prononcés, à ces phrases musicales, à ces gestes d’accord ?
Il se glissa devant son clavier avec la volonté de lui faire cracher tout ce qu’il avait envie d’exprimer.
La nuit était tombée et P…pianotait toujours, une folle excitation s’était emparée de lui. C’était comme une course qu’il devait gagner pour son éditeur et pour Elle.
Il n’avait cessé de penser à elle. Au bout de sept jours de travail acharné il termina son roman et reprit la route vers Paris, il pensait à elle, ses nuits étaient peuplées de rêves lancinants et humides.Elle aussi pensait à lui, mais elle ne se sentait pas prête de le revoir après cette nuit. Elle était retournée à Paris. Ils s’étaient dit trop de choses importantes, trop d’aveux pour prendre le risque d’abîmer un tel souvenir.
Elle lui envoya une courte lettre pour lui expliquer et lui demanda de la garder dans un coin de sa mémoire comme une compagne de tempête. Au dos de l’enveloppe à la hâte elle griffonna ces mots:    Ne me détestez pas .
Cela faisait plus de quatre mois écoulés depuis cette soirée, maintes fois elle s’était attardée sur leur rencontre, sur les heures qu’ils avaient partagées et maintes fois elle s’en était voulue d’avoir fui.
Qu’avait-elle redouté au juste ? D’être déçue par son apparence ou son attitude ? De le décevoir ? D’affronter son regard après s’être tant dévoilée ?
A toutes ces craintes s’en ajoutait une autre, celle de s’attacher à un homme qui avait su ébranler ses défenses et mis en péril sa tranquillité.
Etait-ce pour le reléguer au rang de ses amants de passage qu’elle l’avait provoqué ?
Rien ne parvenait à détourner son attention de celui  qui l’avait sans doute balayée de sa mémoire. Elle repensait à cette phrase  » on peut aimer différemment  » sans doute, à condition de ne pas se contenter d’une médiocre imitation.
Elle avait encore l’âge de toutes les promesses, mais comment pouvait-elle fantasmer sur un homme dont elle ignorait les traits, la couleur des yeux, le sourire.
Le livre de P …   « L’aube » eut un énorme succès de librairie, les critiques étaient unanimes.
Elle l’acheta  et à la lecture des premières pages, elle reconnut leur histoire.
En quatrième de couverture elle découvrit son visage, il était comme elle l’avait imaginé.C’était donc lui, l’homme qui hantait ses nuits, celui de ses fantasmes.Quelques jours plus tard lors d’une séance de dédicace chez son libraire elle s’approcha de lui et lui offrit une boîte d’allumettes.
 Il  la regarda, sourit, lui proposa d’organiser une panne d’électricité tout en lui
avouant que ce serait dommage de ne plus pouvoir la regarder.