Livres, mots de minuit lettres

Cela dura deux jours…

Qu’as-tu fait de ce grand désir ? Goethe

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Il avait décidé d’être avec moi pour quelques jours ou quelques heures, et il me suivit dans la chambre que je choisis, la seule qui ne me fit pas peur, parce qu’elle était presque vide, blanche, comme neuve, ouverte sur le jardin…
…Et puis nous avons été seuls, l’un à l’autre, dans une immédiateté miraculeuse. Je ne me suis plus demandé s’il avait déjà amené des filles dans cette villa, ou si les objets d’Asie lui rappelaient les femmes en bleu des rizières, je pouvais atteindre et toucher son corps, le saisir, c’était un peu comme si je saisissais un fugitif et improbable ciel arrivant vers moi à vive allure, quelque chose que je n’arrivais pas à déchiffrer, Tancrède était là, je le laissai faire.
En fait, aujourd’hui, je me demande s’il n’a pas, ce jour-là, cette chaude journée de juillet, seulement cédé à mon désir qu’il savait très vif, se prêtant, sans se donner, à ma curiosité, mon goût de l’amour jusqu’ici inconnu pour moi, mon impatience, s’amusant peut-être de se sentir choisi, n’attendant guère de ma part de la fidélité, tout simplement parce que, depuis des années, il n’attendait plus rien de personne…

…Le bonheur c’était cela ; une chambre devenue mienne …une semi conscience où se succédaient, se ressemblant, paraissant familiers, les séquences d’amour et les appels des rêves. Tout alors me parut de la même substance, le corps de Tancrède et ce qu’il me disait, l’aube soudain arriva…
…Dans la perfection de ces instants vécus…j’avais le sentiment que tout avait changé en moi, mon corps bouleversé me faisait oublier que, au dehors, loin de nous, le temps continuait de glisser.
Cela dura deux jours…

Francine Mortimer, in «  L’aimé de juillet « 
Editions Jacqueline Chambon

Voilà ainsi se termine provisoirement ma série…avec cette interrogation de » Goethe »…

crédit photo liliroze

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Archipel intime…


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Vous êtes venue de toutes parts et de nulle part me déloger de moi, traverser mon impasse, l’ouvrir vers le grand large. Et maintenant, chaque jour, je m’abats en vos pentes chaudes, entre vos formes douces et je vois dans vos lèvres l’accès à l’infini. Ma joie sans précédent, c’est votre innovation, je suis votre fidèle, hors de vous point d’attaches, point d’autre concurrence que la femme que vous êtes en ses métamorphoses, pourvu qu’elles soient d’amour, de cet amour que vous et moi nous disons, nous faisons à n’en plus savoir qui nous sommes vraiment, comme si notre identité, délicieusement, se grisait à l’idée de nous rendre méconnaissables à nous mêmes.

Ma main tremble à vous écrire tout cela. Ma main vous transperce d’amour pour vous écrire, et au bout, elle tremble avec le tremblement des mots. En écrivant ma main vous cherche encore alors qu’elle vient de vous traverser. Ma main voudrait sauter des pages vierges de vous pour remplir votre peau de ses cantiques à venir. Mon écriture m’embarque vers votre archipel intime, mais par quelle île commencer en vous quand c’est pour toutes que j’ai quitté le port, et laissé derrière moi mon passé d’éclusier…

Marcel Moreau in, « Nous amants au bonheur ne croyant.. »
Editions Denöel



crédit photo Liliroze

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Ta main…

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Je veux dire ceci :

Un jour une main s’est tendue pour que la mienne y prenne vie.

Pour que la mienne y prenne feu.

Un jour une main m’a prise et désormais je n’ai eu lieu qu’en elle.

C’est ta main, et quand je la tiens, je crois te tenir tout entier.

J’en parle comme de toi.

 

Mireille Sorgue, in « L’amant »
Livre de poche page 52

lire ici un autre extrait

crédit photo Francine
Aminus 3

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Ne restons pas debout…

J’ai décidé de mettre d’ici la fin de semaine des textes
qui parlent de désir et d’amour
ma manière à moi de célébrer la Saint Valentin !

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A l’amour, nous allons donner un lieu, un temps,
– un couple.

Un couple, cette mêlée verticale, cet embarras de vêtements et de membres, cette confusion de deux corps s’assaillant comme vagues de gros temps, de chairs volubiles d’avoir tant à se dire ? Un couple, oui, qui  à tâtons, se recrée, se regénère, dans un enchevêtrement d’images. Qui se dissocie, le temps que chacun s’assure de la réalité de l’autre : à bout de bras un instant, cet homme qui vous fait plier les genoux, cette femme surgie, semblable et neuve, cette femme à brassée. A bout de bras pour mettre en perspective, pour vaincre l’incrédulité tant il est peu plausible que deux êtres si bien ajustés se trouvent face à face. Mais si, c’est bien elle qui s’abat dès que disjointe et que je perçois en plein torse. Mais si. Le voilà de retour et ni mon coeur ni mon ventre ne s’y trompent.

« Ne restons pas debout, dit-elle: je n’ai plus de jambes. »


François Solesme, in « Eloge de la caresse »
Phébus libretto

 Livre dédié à Mireille Sorgue qui incomparablement célébra la main amoureuse… 

crédit photo Liliroze

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Sonate au clair de lune…

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Tes mains sont sur moi comme un pianiste
Et font sourdre des sons mélodieux
J’aime tes symphonies secrètes
Tempétueuses, tumultueuses
Et doucement elles jouent
Comme les cordes d’un violon.

Tu fais naître des chants brefs et essouflés
Au bord de mes lèvres…
Je succombe, je ferme les yeux
Les tempis se succèdent
Prélude, fugue, contrepoint
Les notes s’égrènent et s’achèvent

Sur un adagio…

 

 

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24 heures…

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Kees van Dongen , La femme au canapé 1910
sucession Kees van Dongen

En allant faire un tour chez Kenza , j’ai découvert ce titre « 24 heures d’une femme sensible » . Aussitôt et puisque j’ai été  » très sage »  en ce Noël 2009, si, si, je vous assure, les cadeaux reçus en témoignent, j’ai repensé à l’un de mes billets d’une insoutenable légèreté que je vais donc rééditer.
Je voudrais vous raconter simplement un seul jour de ma vie, peut-être ne comprendrez-vous pas pour quoi je vous raconte tout cela, mais il ne se passe pas une journée, sans que je pense à cet évènement, vous pouvez me croire si je vous dis qu’il est intolérable de rester le regard fixé sur sa vie durant sur un seul point de son existence.
Un seul…

Ces feux mal éteints qui ravivent mes souvenirs

C’était il y a …
Je m’en souviens comme si c’était hier, j’ai croisé son regard,la passion brûlait dans ses prunelles, passion du jeu, j’étais fascinée par ses mains,il était là  et me regardait.
C’était une soirée dans un de ces endroits où les femmes sont des proies, elles savent exactement ce qu’elles cherchent mais ne veulent en aucun cas succomber même si le jeu mène la danse.
Comment une vie peut-elle basculer en vingt quatre heures, moment décisif d’une existence, par une passion incandescente, cet abandon inexplicable et destructeur le temps d’une nuit.Quand une force irrésistible vous pousse vers le corps de l’autre.
Je le revois et j’en parle comme s’il s’agissait d’une autre, cela ne pouvait être moi…
C’est si loin déjà !
Il est là, les yeux fixés sur les bas noirs qui gainent ses jambes, il la serre contre lui, ses mains posées sur ses hanches, palpant leur arrondi, une des mains glissait plus bas, caressante, insistante. A travers leurs vêtements, elle perçut son désir, brutal, tenace. Il releva sa jupe, commença à la dévêtir, elle fit de même, répondait à son désir. Grisée par le parfum d’épices légères de ce corps dénudé, elle ne savait même pas son nom, de ses mains elle sculptait cette chair abandonnée.
C’est alors que, rompant cette plénitude,le réveil sonna…
Je venais de rêver, mélangeant la réalité à la fiction, sur la table de chevet était posé le livre
« 24 heures de la vie d’une femme « de Stefan Zweig…
Je souris prête à affronter le jeu d’une nouvelle journée.
« Jamais encore, je n’avais vu un visage dans lequel la passion du jeu jaillissait si bestiale dans sa nudité effrontée…. J’étais fascinée par ce visage qui, soudain, devint morne et éteint tandis que la boule se fixait sur un numéro : cet homme venait de tout perdre !….Il s’élança hors du Casino. Instinctivement, je le suivis…
Commencèrent alors 24 heures qui allaient bouleverser mon destin ! «                  Stefan Zwei
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Ensemble et désunis…

Bonjour, comme tous les jours j’ai grand plaisir à vous retrouver sur

 » la chaîne de ceux qui choisissent leurs chaînes… »

pour un nouvel épisode des amours imaginaires de Juliette et Victor.

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« Il arrive, dans nos rapports avec les autres, que nous les perdions alors même qu’ils sont à nos côtés, un décalage s’étant soudain introduit entre la façon dont nous les voyons et ce qu’ils nous révèlent d’eux-mêmes, et cet éloignement , l’absence le corrigera, nous restituant notre regard habituel, la sympathie ou l’amitié que nous avions pour eux : c’est qu’elle permet de nous les représenter dans leur ensemble et non plus dans telle particularité qui, s’offrant à notre observation, nous déplaît, nous irrite ou nous déçoit, et occupe notre esprit à l’exclusion du reste  »
Christine Jordis, in La chambre blanche ,Seuil

 

Juliette venait de lire ces lignes et ne put s’empêcher de repenser à cette soirée qui fut pour elle le premier avant-goût de l’enfer : être ensemble et pourtant désunis, plus séparés que par un océan. Elle sentait confusément qu’elle allait devoir composer avec une souffrance, pour elle débuta un long apprentissage au cours duquel allaient lui être révélés les affres et les bienfaits entraînés par un écart entre les modes de l’amour,ces subits revirements qui la plongeaient du découragement dans la joie.
Elle revenait dans son questionnement à l’origine de cet amour,s’étonnant qu’à partir de détails infimes, telle que la courbure de ses lèvres, un certain mouvement de la main,qu’un sentiment d’une telle ampleur ait pu naître. Pourtant c’est à partir de tels fragments qu’elle le recevait, le reconnaissait.
Elle s’en remit à lui, découvrant bientôt ce qu’elle ne connaissait pas encore d’elle-même.

 » Ce n’est pas tous les jours, a-t-on finement observé, qu’on rencontre ce qui est fait pour vous donner juste l’image de notre désir. »
Lacan (le séminaire 1, 163 repris par Barthes dans « Fragments d’un discours amoureux »)

 

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Lettres d’…..

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Glisser la lettre dans l’enveloppe, relire et encore relire les mots qu’on a caressés, choisis pour lui, pour elle.
Glisser la lettre dans la fente de la boîte aux lettres, frissonner, compter les heures, attendre la réponse, impatience.
Ouvrir l’enveloppe en la déchirant fébrilement . Explosion de joie, lire et relire ses mots à lui, à elle.
Toutes les lettres d’amour sont ridicules mais que les heures qui précèdent leur écriture, leur ouverture, sont délicieuses.
A se demander, si nous étions sages, si nous ne ferions pas mieux de les laisser dans l’enveloppe.
Et si ce n’était que l’idée d’écrire une lettre d’amour qui est belle ? qui nous met dans cet état là, car après tout:

« Il n’existe pas d’être capable d’aimer un autre être tel qu’il est. On demande des modifications, car on n’aime jamais qu’un fantôme. Ce qui est réel ne peut être désiré, car il est réel. »  Paul Valéry  in Tel Quel

 
Toutes les lettres d’amour sont
Ridicules.
Ce ne seraient pas des lettres d’amour
Si elles n’étaient pas
Ridicules.
.
Moi aussi, dans le temps, j’en ai écrit;
Elles étaient, comme les autres,
Ridicules.
.
Les lettres d’amour, si l’amour existe,
Doivent être

Ridicules.
.

Mais, au bout du compte,
Ce sont les gens qui n’écrivent jamais

De lettres d’amour
Qui sont
Ridicules.
.
Comme je voudrais revenir au temps
Où j’écrivais,
Sans m’en rendre compte,
Des lettres d’amour
Ridicules.
.
La vérité est qu’aujourd’hui
Ce sont mes souvenirs
De ces lettres d’amour
Qui sont
Ridicules.
.
[Tous les mots excessifs,
Tous les sentiments excessifs,

Sont, bien sûr,
Ridicules.]
Fernando Pessoa.
Bonne journée, je vous laisse, j’ai une lettre urgente à écrire, peut-être sera-t-elle tout simplement
ridicule
!
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