Livres

Pourquoi choisir…

Pourquoi choisir Venise ?
Pour mesurer le chemin parcouru.
Venise n’est pas « là-bas » mais « là-haut », selon le mot splendide de Casanova. Il existe sans doute bien des hauteurs de par le monde où l’on peut jouir d’une vue étendue sur le passé, mais je n’en connais pas d’autres où l’histoire nous saisisse à ce point pour nous relier à notre propre vie.

Jean- Paul Kauffmann in, Venise à double tour.
crédit photo J. Brunerie.

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Songes…

Le merveilleux d’un maison n’est point qu’elle vous abrite ou vous réchauffe, ni qu’on en possède les murs. Mais bien qu’elle ait lentement déposé en nous ces provisions de douceur. Qu’elle forme, dans le fond du cœur, ce massif obscur dont naissent, comme des eaux de source, les songes…
Saint Exupéry in « Terre des hommes »

photo LiliRoze

Livres
« Bien sûr nous aurons mal.
Mais ça, c’est la condition de l’existence.
Se faire printemps, c’est prendre le risque de l’hiver.
Se faire présent, c’est prendre le risque de l’absence…
C’est à mon risque de peine que je connais ma joie…. »
Saint Exupéry,
extrait lettre à Natalie Paley
Gallimard Inédit
Toile Roger Mühl « Murets et oliviers »
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Cela commence…


…Cela commence avec des regards plus fréquents. Un jour des doigts osent, de façon circonspecte, lente, timide, furtive, muette, une seconde, se poser sur l’avant-bras de l’autre corps qui se trouve en face des yeux. Un autre jour, la paume de la main forme comme une coque qui se referme sur le dos de la main qu’elle regarde et la main, sous la main, ne se retire pas. Les corps se font soudain plus proches de façon mystérieuse, d’un coup, sans qu’ils s’approchent en aucune façon. Un jour, ils semblent à jamais proches, sans qu’ils aient besoin de bouger. Puis la bouche vient plus près de l’oreille à qui l’on veut tout dire. La bouche se glisse dans les cheveux noirs et roux où elle vient chuchoter. Les lèvres se mêlent à une espèce de soie mais évitent de toucher cette étrange coquille. Un jour, enfin, le regard s’attarde sur une partie du corps qui vaut pour toutes les parties du corps. Ce jour-là est le seul jour où il y a de l’amour. Ce jour-là les vêtements pèsent. Ce jour-là le corps a si chaud qu’il semble embrasé. Une eau anime le fond des yeux. Une rougeur monte du bas des jambes et suit le ventre, franchit le nombril, gagne le torse, atteint les seins qu’il tend et monte jusqu’au regard qu’il agrandit. La voix s’abaisse. Les poignets quittent les manches, les doigts s’avancent dans l’air qui glisse entre les corps, ils dénouent des noeuds, ils ôtent des agrafes, dégagent des boutons, ouvrent, caressent.
Ils saisissent ce qui est doux…
Pascal Quignard, in « Les Larmes » pages 74/75 Grasset
photo Liliroze
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Le monde d’hier…

« … Mais le meilleur endroit pour nous instruire de toutes les nouveautés restait le café.
On doit savoir que les cafés, à Vienne, constituent une institution d’un genre particulier, qui ne peut se comparer à aucune autre au monde. Ce sont en quelque sorte des clubs démocratiques accessibles à tous pour le prix modique d’une tasse de café et où chaque hôte, en échange de cette petite obole, peut rester assis pendant des heures, discuter, écrire, jouer aux cartes, recevoir sa correspondance et surtout consommer un nombre illimité de journaux et de revues. Dans un bon café de Vienne, on trouvait non seulement tous les journaux viennois, mais aussi ceux de l’Empire allemand, les français, les anglais, les italiens et les américains, et en outre les plus importantes revues d’art et de littérature du monde entier, Le Mercure de France aussi bien la Neue Rundschau, le Studio et le Burlington. Ainsi, nous savions tout ce qui se passait dans le monde, de première main: nous étions informés de tous les livres qui paraissaient, de toutes les représentations, en quelque lieu que ce fût, et nous comparions entre elles les critiques de tous les journaux; rien n’a peut-être autant contribué à la mobilité intellectuelle et à l’orientation internationale de l’autrichien que cette facilité qu’il avait de se repérer aussi complètement au café, dans les événements mondiaux, tout en discutant dans un cercle d’amis. Chaque jour, nous y passions des heures et rien nous échappait. Car grâce au caractère collectif de nos intérêts, nous suivions l’orbis pictus des événements artistiques non pas avec une paire, mais avec dix ou vingt yeux. »
Stephan Zweig , in « Le monde d’hier » .
Livre de poche14040, page 58/59
photo »café central » Vienne
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Comme…

« Comme avec les belles choses quand elles vous étreignent.
La douleur qu’on a dans l’émotion et qu’on trouve un peu idiote,
d’avoir mal là où justement c’est la douceur qui prend.
Et puis la joie à dire, des souviens-toi, ces moments qu’on aime,
qu’on appelle pourquoi, dans nos têtes,
si de vouloir les partager c’est seulement conjurer le sort de les savoir derrière soi »
Laurent Mauvignier, in Loin d’eux
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Vendredi avant Pâques…

Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim , 1512-1516
détail(Marie, Jean, Madeleine, Christ en croix)
Unterlinden , Colmar
Un vent de mort creusait le ciel lacéré comme une voile; le monde penchait du côté du soir, entraîné par le poids de la croix. Le pâle capitaine pendait aux vergues du trois-mâts submergé par la Faute: le fils du charpentier expiait les erreurs de calcul de son Père Eternel. Je savais que rien de bon ne naîtrait de son supplice: le seul résultat de cette exécution serait d’apprendre aux hommes qu’on peut se défaire de Dieu. Le divin condamné ne répandait sur terre que d’inutiles semences de sang. Les dés plombés du Hasard tressautaient vainement dans le poing des sentinelles: les lambeaux de la Robe infinie ne suffisaient à personne pour s’en faire un vêtement. En vain, j’ai versé sur ses pieds l’onde oxygénée de ma chevelure; en vain, j’ai tenté de consoler la seule mère qui ait conçu Dieu.
Mes cris de femme de femme et de chienne n’arrivaient pas jusqu’à mon maître mort. Les larrons du moins partageaient le même peine: au pied de cet axe par où passait toute la douleur du monde, je n’avais pu que troubler son dialogue avec Dimas.
La descente de la croix Marhias grunewald
 Retable d’Issenheim détail « La descente de la croix »
On dressa des échelles: on hala des cordes, Dieu se détacha comme un fruit mûr, déjà prêt à pourrir dans la terre de la tombe. Pour la première fois, sa tête inerte accepta mon épaule; le jus de son coeur poissait nos mains rouges comme au temps des vendanges; Jean d’Arimathie nous précédait, portant une lanterne; Jean et moi, nous fléchissions sous ce coprs plus lourd que l’homme…
Marguerite Youcenar in, Feux Marie- Madeleine ou le salut.
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Enfance…

” Du milieu de la tempête qui me déracine, me dépossède de mon identité, je veux parfois revenir à l’origine- à mon origine. Une pente invincible me fait glisser, descendre (je coule) vers mon enfance. Mais la force qui produit ce souvenir est ambiguë : d’une part, je cherche à m’apaiser par la représentation d’un temps adamique, antérieur à tout souci d’amour, à toute inquiétude génitale, et cependant empli de sensualité, par le souvenir, je joue ce temps contre le temps du Souci amoureux, mais aussi, je sais bien que l’enfance et l’amour sont de même étoffe :
l’amour comblé n’est jamais que le paradis dont l’enfance m’a donné l’idée fixe. “
Roland Barthes
Le discours amoureux
Séminaire à l’école pratique des hautes études 1974-1976
suivi de Fragments d’un discours amoureux:inédits Seuil