Jean Grenier

Dernier voyage…

 
[…On vous demande pourquoi vous voyagez…]
[…On peut donc voyager non pour se fuir, chose impossible, mais pour se trouver.
Le voyage devient alors un moyen […]
Il est donc bien vrai que dans ces immenses solitudes que doit traverser un homme de la naissance à la mort, il existe quelques lieux, quelques moments privilégiés où la vue d’un pays agit sur nous, comme un grand musicien sur un instrument banal qu’il « révèle », à proprement parler, à lui-même. La fausse reconnaissance, c’est la plus vraie de toutes: on se reconnaît soi-même: et quand devant une ville inconnue on s’étonne comme devant un ami qu’on avait oublié, c’est l’image la plus véridique de soi-même que l’on contemple.
Les grands paysages lumineux de Toscane et de Provence où l’on voit des plaines que l’on a peine à mesurer de l’œil et où pourtant tous les détails sont écrits, ces paysages à la Lorrain sont propices entre tous à ces révélations…
Il est vrai que certains spectacles, la baie de Naples, les terrasses fleuries de Capri, de Sidi-Bou-Saïd, sont des sollicitations perpétuelles à la mort. Ce qui devait nous combler creuse en nous un vide infini…
La beauté des grands paysages n’est pas proportionnée à la puissance de l’homme…
Pourquoi dit-on d’un paysage ensoleillé qu’il est gai ?
Le soleil fait le vide et l’être se trouve face à face avec lui-même sans aucun point d’appui.
Partout ailleurs le ciel interpose ses nuages, ses brouillards, ses vents, ses pluies et voile à l’homme sa pourriture sous le prétexte d’occupations et de préoccupations…
Jean Grenier, in « Les îles »
l’Imaginaire Gallimard
Jean Grenier

Mes îles Borromées…

« Puisqu’il m’est impossible de vivre le long des rocailles et des balustres du lac Majeur, que je fasse en sorte de leur trouver de glorieux substituts!
Quoi donc? Eh bien, il me semble que partout où ils se trouveront, le soleil, la mer et les fleurs seront pour moi les îles Borromées; qu’un mur de pierres sèches, défense si fragile et si humaine suffira toujours pour m’isoler, et deux cyprès au seuil d’un mas pour m’accueillir… une poignée de main, un signe d’intelligence, un regard…
Voilà qu’elles seront __ si proches, si cruellement proches __mes îles Borromées. »
Jean Grenier , in « les Iles »
Chapelle pré -romane St Laurent Moussan (Aude)
Jean Grenier

En attendant demain…

zen10
…Une année de plus, c’est à dire une année de moins à vivre. Aussi je me ménageais,
ce jour anniversaire, une vacance qui consistait à m’abstenir de toute action, de toute pensée, de toute communication et même de toute distraction (ce n’était donc pas des « vacances »);
je cherchais à faire le vide, je voulais interrompre le temps.
Ce n’était en vue ni d’une récapitulation ni d’un préparatif. Le passé était bien mort,
l’avenir n’avait pas de forme.
Le présent, qui échappe toujours, et ne se définit même que par là, ne pourrait-il
pas être exceptionnellement rendu étale comme ces vagues que l’huile transforme en rides…?
Jean Grenier
Je suis encore bien loin de la sagesse de Jean Grenier.
Jean Grenier

Refuge…

nicolas_de_stael_fiesole_1953
Un mur de pierres sèches, défense si fragile et si humaine
suffira toujours pour m’isoler,
et deux cyprès au seuil d’un mas pour m’accueillir…
Jean Grenier , in « Les îles »
Nicolas de Staël, « Fiesole »1953
Jean Grenier

Coupons au plus court…

munch jene fille a la fenetre 1893
Coupons au plus court: aimons ceux qui nous aiment ou qui sont prêts à nous aimer.
N’usons pas nos faibles forces à convaincre. Ne croyons pas à nos mérites.
Acceptons avec empressement la faveur insolite qui nous est accordée.
Une main écarte le rideau qui nous isole , elle se tend vers nous;
hâtons nous de la saisir et de la baiser, car tu n’es toi- même rien que par cet acte d’amour.
15 mai-12 juin 1955.
Jean Grenier , « Sur la mort d’un chien  » XC p 68
L’imaginaire /Gallimard 1957

Toile Edward Munch
« Jeune fille à la fenêtre »1893