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Mes mains…

« Et ce fut à ce moment que mes mains m’apparurent. Mes mains reposaient sur les touches, deux mains nues, sans bague, sans anneau, et c’était comme si j’avais sous les yeux mon âme deux fois vivante. Mes mains (j’en puis parler, parce que ce sont mes seules amies) me semblaient tout à coup extraordinairement sensitives; même immobiles, elles paraissaient effleurer le silence comme pour l’inciter à se révéler en accords. Elles reposaient, encore un peu tremblantes du rythme, et il y avaient en elles tous les gestes futurs, comme tous les sons possibles dormaient dans ce clavier. Elles avaient noué autour des corps la brève joie des étreintes; elles avaient palpé, sur les claviers sonores, la forme des notes invisibles; elles avaient dans les ténèbres, enfermé d’une caresse le contour des corps endormis. »

Marguerite Yourcenar,
Alexis ou le traité du vain combat.