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Lent retour à la surface…

maroc-lever-du-jourDès l’aube, je me dirigeais rituellement vers la plus haute terrasse de la Zahia.
On me servait du thé, des amandes, des fruits. J’observais la procession des fourmis et la cime neigeuse de l’Atlas. Je guettais les premiers rayons du soleil. Le ciel se mettait en mouvement.
Il ne me manquait rien.
Respiration. Sensation. Silence zébré par le vol des étourneaux. Evaporation de la nuit.
Lent retour à la surface…
Plus tard, dès que la lumière s’emparait du paysage, je me glissais dans ma peau, dans mon souffle – et mes sens, un à un, s’éveillaient. L’odorat était le plus prompt. Détaché de ma petite volonté, il s’activait comme l’éclaireur d’une armée assoupie. Il humait. Il triait. Il me procurait les premières informations.
Il s’appropriait ce que le vent avait glané : effluves innocents ou vicieux ; parfums de cannelle, de rosée, de crottin ; odeurs de terre et d’humains dispersés dans le chaudron du temps.
La brise du désert portait jusqu’à mes narines des gouttes d’air qui provenaient peut-être des poumons d’un chameau ou d’un chien.
Elles se mêlaient à mes pensées et les reliaient à une énergie bienfaisante.
Mes yeux s’allumaient peu après et m’offraient le vert des jardins et la trace nacrée des chenilles.
Je voyais en contrebas, dans les patios, le ballet des domestiques qui composaient des bouquets de roses sauvages (…)
A gauche, des palais, des taudis. A droite, une ruelle où s’agitaient déjà les enfants et les vendeurs de piments ou de pastèques. Plus loin, à travers une haie de plumbagos, j’apercevais le Grand Hôtel endormi avec pointillé de volets verts derrière lesquels j’imaginais une épopée d’étreintes.
Le monde était précis. Il se déroulait, sans âge, avant de s’animer de mille bruits d’oiseaux, de moteurs, de clapotis. Les désagréments du jour arriveraient plus tard.
Je les laissais venir.
Jean-Paul Enthoven in, « Ce que nous avons eu de meilleur »
*Zahia= Palais de la joie