Livres

Broder du lien…

Ah ! La petite lumière verte, quel réconfort, je me souviens !
Même si l’autre vous ignore, vous savez où il est : il est là, sur votre écran, il est en quelque sorte fixé dans l’espace, arrêté dans le temps. Surtout si à côté du petit point vert est écrit Web : vous pouvez alors l’imaginer chez lui, devant son ordinateur, vous avez un repère dans le délire des possibles.
Ce qui angoisse davantage, c’est quand la lumière verte indique Mobile.
Mobile, vous vous rendez compte ?! Mobile, c’est-à-dire nomade, vagabond, libre ! (…)
Il peut être n’importe où avec son téléphone. Malgré tout, vous savez à quoi il est occupé, en tout cas vous en avez la sensation – une sorte de proximité qui vous calme. Vous supposez que si ce qu’il est en train de faire lui plaisait, il ne serait pas connecté toutes les dix minutes.
Peut-être qu’il regarde ce que vous faites, lui aussi, caché derrière le mur ? Des enfants qui s’espionnent.
Vous écoutez les mêmes chansons  que lui, presque en temps réel, vous cohabitez dans la musique, vous dansez même sur l’air qui lui fait battre la mesure.
Et quand il n’y est pas, vous le suivez grâce à l’indication horaire de sa dernière connexion (…)
Enfin, vous êtes un rhapsode : vous brodez du lien sur les trous, vous reprisez. Ce n’est pas pour rien que ça s’appelle la Toile. Tantôt on est l’araignée, tantôt le moucheron.
Camille Laurens , in  « Celle que vous croyez »
celle-que-vous-croyez
Résumé  de l’éditeur:
Vous vous appelez Claire, vous avez quarante-huit ans, vous êtes professeur, divorcée. Pour surveiller Jo, votre amant volage, vous créez un faux profil Facebook : vous devenez une jeune femme brune de vingt-quatre ans, célibataire, et cette photo où vous êtes si belle n’est pas la vôtre, hélas. C’est pourtant de ce double fictif que Christophe – pseudo KissChris – va tomber amoureux.
En un vertigineux jeu de miroirs entre réel et virtuel,
Camille Laurens raconte les dangereuses liaisons d’une femme qui ne veut pas renoncer au désir.
"Double je"

Brume…

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Elle vient de parcourir quelques lignes de La mort à Venise de Thomas Mann et immanquablement s’évade vers cette ville qu’elle aime.
La brume automnale va si bien à ce théâtre d’ombres où tant de souvenirs viennent à sa rencontre.
Elle se mit à rêver Venise, quelques images du film de Visconti vinrent la troubler, elle mit l’adagietto de la 5ème symphonie de Mahler.
Venise un rêve…
La première chose qui la frappa fut le ciel, l’infini, liquide immense, insondable, haletant qui se fond et se coule dont la lente mouvance, entraîne le regard le long des vagues infinies sur ses ombres marines. Sur chaque rive, les palais voilés d’une légère vapeur semblent bâtis non dans la pierre mais dans une pâte fine et prête à fondre, à se diluer dans cette grisaille.
Dans cette décomposition de la lumière, toutes les coupoles sont sans attache avec la terre. Apparitions de rêve, floues et superbes, les palais innombrables soulèvent leurs corps hors des flots creux, pâle rangée dont les tours puissantes s’élancent vers le ciel, surplombées de dômes gris, vastes et sombres, comme des mondes éclipsés, les arabesques sculptées dans le marbre se diluent à mesure que l’on s’en éloigne, lieue après lieue, pour disparaître dans la lumière du lointain.
D’un détail à l’autre, d’une pensée à l’autre elle a le sentiment qu’au fond de cet éclatant mystère, ils sont aussi inépuisables qu’imprécis, beaux sans jamais se révéler entièrement, secrets dans leur plénitude, confus dans leur symétrie, ils engendrent par ce manque de précision, par cette confusion même, la perpétuelle nouveauté de l’infini, et la beauté.
Venise, ville magique…
Dans les ombres marines, ces insondables profondeurs azurées de mystérieux cristal, sur lesquelles flottent dédoublée, verticale, la gondole rapide sa proue noire redressée comme la crête d’un sombre oiseau de mer.
Les débuts de nuit à Venise lorsque le brouillard s’en mêle sont majestueux.
Les obscures maisons qui bordent les quais s’imaginent alors figurer dans un tableau de Magritte, la place Saint Marc se repose de ses visiteurs. La Salute, grande pâtisserie de conte de fées pour petites filles gourmandes caressée par les lumières rosées des cinq réverbères en ligne ajoutent à la magie.
Les aquarelles de Turner l’accompagnent dans sa rêverie.
Elle était à Venise.
Ce texte n’est pas récent, mais j’avais envie de ça aujourd’hui, dehors la brume automnale qui couvre la campagne m’invite à ce voyage vers  Venise.
Bonne journée!

 

 

Livres

Lent retour à la surface…

maroc-lever-du-jourDès l’aube, je me dirigeais rituellement vers la plus haute terrasse de la Zahia.
On me servait du thé, des amandes, des fruits. J’observais la procession des fourmis et la cime neigeuse de l’Atlas. Je guettais les premiers rayons du soleil. Le ciel se mettait en mouvement.
Il ne me manquait rien.
Respiration. Sensation. Silence zébré par le vol des étourneaux. Evaporation de la nuit.
Lent retour à la surface…
Plus tard, dès que la lumière s’emparait du paysage, je me glissais dans ma peau, dans mon souffle – et mes sens, un à un, s’éveillaient. L’odorat était le plus prompt. Détaché de ma petite volonté, il s’activait comme l’éclaireur d’une armée assoupie. Il humait. Il triait. Il me procurait les premières informations.
Il s’appropriait ce que le vent avait glané : effluves innocents ou vicieux ; parfums de cannelle, de rosée, de crottin ; odeurs de terre et d’humains dispersés dans le chaudron du temps.
La brise du désert portait jusqu’à mes narines des gouttes d’air qui provenaient peut-être des poumons d’un chameau ou d’un chien.
Elles se mêlaient à mes pensées et les reliaient à une énergie bienfaisante.
Mes yeux s’allumaient peu après et m’offraient le vert des jardins et la trace nacrée des chenilles.
Je voyais en contrebas, dans les patios, le ballet des domestiques qui composaient des bouquets de roses sauvages (…)
A gauche, des palais, des taudis. A droite, une ruelle où s’agitaient déjà les enfants et les vendeurs de piments ou de pastèques. Plus loin, à travers une haie de plumbagos, j’apercevais le Grand Hôtel endormi avec pointillé de volets verts derrière lesquels j’imaginais une épopée d’étreintes.
Le monde était précis. Il se déroulait, sans âge, avant de s’animer de mille bruits d’oiseaux, de moteurs, de clapotis. Les désagréments du jour arriveraient plus tard.
Je les laissais venir.
Jean-Paul Enthoven in, « Ce que nous avons eu de meilleur »
*Zahia= Palais de la joie
Ecrire

Dérives noctambules…

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Rendez-vous  avec le stylo et le papier, discourir avec soi-même, certains mots lus en entraînant d’autres, rajouter de la lumière à l’imperfection de simples pensées, se concentrer , intuition de l’instant.
Dehors la pluie  s’écrase contre la vitre du bureau jouant une symphonie aux accents mélangés de mélancolie et de passion, convocation d’un visage, puis d’un autre, danse et rite de séduction, apparition, disparition, évocation de lieux, boussole différente où le nord n’est pas le nord et le sud un autre sud.
Les mots se succèdent aux mots, revivre à travers eux tant de moments qu’on a cru éternels.
Dérives noctambules où s’abrègent les certitudes et renaissent les rêves inachevés, lieux vierges de sentiments et de mémoire où l’âme se perd pour rendre vie en la faisant partir de rien.
La main trace  lettre après lettre, mot après mot, ses pensées, qui vont à tous ceux qui ont disparu du paysage de sa vie, emportant les mots de ses rêves, eux à qui elle les avait offerts pour toujours.
De trop d’émotions traversées, elle se trouva anéantie aux premières lueurs de l’aube…
photo : Willy Ronis ,Paris 1950
Livres

Lettre à Anne…

lettre-a-anne« J’ai posé votre photo devant moi, sur mon bureau.
Non seulement je l’aime pour l’image qu’elle me donne de vous mais
aussi et surtout pour le signe qu’elle portera à jamais, au terme d’une journée dont toute ma vie j’entourerai, je bénirai le souvenir.
Je viens de vous quitter. J’ai allumé la lampe de mes veilles.
Je pense à vous, si tendrement qu’il n’est pas possible qu’en cet instant votre cœur ne le sache pas. J’ai le cœur et la conscience plus libres, plus tranquilles depuis que je vous ai parlé.
De moi à vous tout est dit. Je ne le regrette pas, même si cela vous effraie. Pour le temps qui vient je ne désire qu’approfondir nos raisons d’assortir notre incomparable entente de la beauté et de la grâce dont j’écoute en vous comme en l’approche. »

Lettre à Anne Pingeot, 1964

Ecrire

Avez-vous remarqué comme ils sont joueurs les mots ?

possible

 

Je passe des moments formidables avec les mots. La nuit parfois pour ne pas penser au pire, je cherche des mots rigolos, j’essaie de faire des phrases pour me faire rire.
Avec les mots je fais des assemblages,des constructions, il m’arrive de faire des châteaux.
Ils nous font des surprises les mots quand on les change de place, ils changent de couleur, comme les pierres précieuses. Ils peuvent aussi quand on les cogne entre eux faire des étincelles, comme des silex. On n’est jamais à court de mots, quand il n’y en a plus il y en a encore.
Quand je vide mon sac d’adjectifs il se remplit à nouveau. Et puis il y a des mots que j’aime bien ,les mots mystérieux et poétiques  dont j’oublie régulièrement leur signification, alors je vais fouiner dans le dictionnaire et je tombe sur d’autres mots magiques.
Curieux ce besoin qu’ont eu les hommes de nommer, de mettre un nom sur les choses et que ces mots sont là à ma disposition, endormis quelque part dans un dictionnaire.
Même fauchée je peux m’offrir le luxe d’utiliser les mêmes mots que Flaubert, Stendhal, Proust, Valéry , Grenier ou Camus.
Les bons livres et les mauvais livres ne sont-ils pas souvent écrits avec les mêmes mots ?
Bon dimanche !
Livres

S’inventer un souvenir…

a12228-768x961« Je puis bien écrire encore puisque c’est ma dernière lettre. Mais j’écris couché et mes lignes s’en vont de travers, comme si j’avais bu : je n’ai bu qu’un peu de chagrin.
Ça m’ennuie que mon chagrin même soit abîmé. Ç’aurait été mélancolique si vous n’aviez pu venir. Mais pour tous, la vie est difficile. Je ne vous en aurais pas voulu. Je vous en ai voulu de me laisser attendre, et non de n’être pas venue. C’est le moins joli de mes souvenirs. Il ne fallait pas abîmer mes souvenirs.
Je voulais effacer ça. Il me fait un autre dernier souvenir.

Voilà. Je me souviens d’avoir été berger. Je veillais seul. On dormait à côté de moi tout enroulée dans sa laine comme une brebis. Et je posais la main sur la toison de laine. Je veillais seul mon petit troupeau endormi.
Je posais la main sur le front têtu de la brebis. Ça la protégeait contre la vie. C’est difficile, la vie. Mais moi je connais bien les périls de mer. J’ai tant bourlingué dans le monde. J’ai tant eu soif, froid et peur. J’ai tant eu mal. Et puis aussi j’ai tant maraudé, j’ai tant sauté de murs, j’ai tant volé de fruits dans les vergers, je me suis tant promené avec l’amour sous les étoiles. Et j’étais ce soir-là comme un vieux capitaine plein d’expérience à bord d’un tout petit navire. Il fallait le conduire vers le jour… Il fallait lui faire, jusqu’au jour, douce la traversée de la nuit, comme de la mer.

Je disais au petit navire « vous êtes un bien joli petit navire, un brave petit navire aussi. Et je suis bien heureux d’avoir pu être, une fois, votre capitaine jusqu’au jour. »
Et je disais à la brebis, quand ça me plaisait mieux d’être berger, « vous êtes une bien jolie brebis, une brebis droite et courageuse. Et il est doux de poser la main sur votre laine. On a l’impression de bénir… »
Et puis quelquefois je rêvais que ce n’était ni une brebis, ni un petit navire. C’était une femme. Alors, j’imaginais que j’en étais responsable comme d’une maîtresse – jusqu’au jour. Alors je disais « dormez bien aimée… » Oh ! bien sûr ça ne voulait sans doute pas dire grand-chose sinon que j’ai tellement l’amour de l’amour. Je lui disais « dormez… » et aussitôt je la réveillais. C’est comme ça, l’amour.
Je lui disais « dormez… » et je la réveillais. Sans ça comment aurais-je pu l’endormir ?… Et quand je l’avais réveillée, oh je trichais ! Je pensais que l’on va aussi loin dans l’amour que dans le sommeil. Je voulais la faire voyager dans l’amour.
J’étais un peu le capitaine qu’emmène son navire là où il ne faut pas, dans les étoiles, j’étais un peu comme le berger qui mange sa brebis. J’étais un peu un cambrioleur du sommeil…
Voilà l’histoire que j’ai rêvée pour m’inventer un souvenir, un dernier souvenir qui vaille la peine. Je sais bien que ce n’est pas vrai. Je sais bien que ce n’est qu’un rêve sans aucun sens. Je sais bien que je n’ai le droit d’être ni berger d’une brebis, ni capitaine d’un navire, ni berger d’un navire, ni capitaine d’une brebis…
mais si ça me plaît, à moi, d’oublier son oubli et de m’inventer un souvenir ?
Antoine de St Exupéry in, « Lettres à l’inconnue »
St Ex s’adresse à une ambulancière en faisant parler le Petit Prince de manière particulièrement onirique.
lu cet extrait chez « des lettres »

 

"Double je"

Elan…

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Inlassable élan de l’encre fouillant l’or fugace des mots,
longues heures tressées de rêves,
de jours, de nuits, d’été,de moissons,
de soleils, de lunes, de cris, de souvenirs,
de désirs étonnés, d’ émotions éclatées.
Tremblement de dire, dérision des apparences.
La poésie n’est pas toujours voyageuse.
Elle est ancrée là,
gardienne de ma folie, de mes révoltes.
Elle est élan, vertige, respiration,
musique agrippée à tous les vents,
soleil au frémissement,
nuages mêlés à un peu de pluie.
"Double je"

Je pense qu’en ce moment…

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Je pense qu’en ce moment
il n’est peut-être personne au monde qui pense à moi,
que moi seul je me pense,
et que si je mourrais maintenant,
personne, pas même moi, ne me penserait.
Et voici que commence l’abîme,
comme lorsque je m’endors.
Je suis mon propre appui et je m’en prive.
Je contribue à tapisser d’absence toute chose.
C’est peut-être pour cela
que penser à un homme
revient à le sauver.
Roberto Juarroz
Poésie verticale I à IV, Le Talus d’Approche, 1995

photo Philippe Rabier