Albert Camus

Ce qui éclaire le monde…

soirée sur ma karl Johan 1892
Ce qui éclaire le monde et le rend supportable, c’est le sentiment habituel que nous avons de nos liens
avec lui – et plus particulièrement de ce qui nous unit aux êtres. Les relations avec les êtres nous aident toujours à continuer parce qu’elles supposent toujours des développements, un avenir – et qu’aussi nous vivons comme si notre seule tâche était d’avoir précisément des relations avec les êtres.
Mais les jours où l’on devient conscient que ce n’est pas notre seule tâche, où surtout l’on comprend que seule notre volonté retient ces êtres attachés à nous – cessez d’écrire ou de parler, isolez-vous et vous les verrez fondre autour de vous – que la plupart ont en réalité le dos tourné (non par malice, mais par indifférence) et que le reste garde toujours la possibilité de s’intéresser à autre chose, lorsqu’on imagine ainsi tout ce qui entre dans le contingent, de jeu des circonstances dans ce qu’on appelle un amour ou une amitié, alors le monde retourne  à sa nuit et nous à ce grand froid d’où la tendresse humaine un moment nous avait retirés.
Albert Camus , in Carnets II
CahierIV 1943
Toile Edward Munch
Soirée sur l’avenue Johan 1892
Livres

Atteindre sans toucher…

Nicolas de Staël 8
Inquantifiable, la profondeur est ce presque rien au coeur de tout.
Une impalpable présence de ce qui se refuse à être vu ou entendu.
Une lumière si ténue qu’elle en devient invisible et pourtant perceptible
par l’oreille de celui qui entend la lumière.
Il est un temps en dehors du temps où l’effacement se fait apparition.
L’éloquence du silence rend à la lumière sa couleur, il devient alors
possible d’atteindre sans toucher.
Nicolas Charlet, in « Les yeux du ciel »

Nicolas de Staël « Tempête »

Ecrire, Livres

Voyage dans les mots, suite…

tram

 […]Le tram glisse le long du fleuve. Je laisse la ville défiler sous mes yeux jusqu’à la Bellevueplatz. Lorsqu’il s’arrête, je ne descend pas. Pourquoi le ferais-je ? Je regarde par la vitre. Je le cherche. Il suffit que nous nous voyons, encore une fois. Il suffit qu’il ait le temps de me regarder, de voir que je suis venue, que j’ai compris qu’il fallait quelqu’un pour lui dire adieu aujourd’hui. Il suffit d’avoir ces quelques secondes qui font de notre rencontre, soudain, autre chose qu’une soirée de jouissance dans une chambre d’hôtel…
…Je vais retourner à mes nuits de grande peur, à ces moments où je ne pourrai m’empêcher de penser à la maladie…
Je vais retourner à tout cela mais je sais que j’aurai une image à brandir qui me fera du bien, éloignera les terreurs et la mélancolie. J’aurai cet homme, sur la Bellevueplatz, l’image de cet homme dans la fraîcheur du matin… […]
Laurent Gaudé, « Ecoutez nos défaites »
Je ne pouvais ne pas penser en lisant ces lignes à ce billet
http://malcontenta.blog.lemonde.fr/2013/08/24/rue-de-rivoli/
photo « Le Figaro »
Livres

Voyage dans les mots…

manguin les oliviers
« Tout ce qui se dépose en nous, année après année, sans que l’on s’en aperçoive : des visages qu’on pensait oubliés, des sensations, des idées que l’on était sûr d’avoir fixées durablement, puis qui disparaissent, reviennent, disparaissent à nouveau, signe qu’au-delà de la conscience quelque chose vit en nous qui nous échappe mais nous transforme, tout ce qui bouge là, avance obscurément, année après année, souterrainement, jusqu’à remonter un jour et nous saisir d’effroi presque, parce qu’il devient évident que le temps a passé et qu’on ne sait pas s’il sera encore possible de vivre avec tous ces mots, toutes ces scènes vécues, éprouvées, qui finissent par vous charger comme on le dirait d’un navire.
Peut-être est-ce cela que l’on nomme sagesse: cet amas de tout, ciel d’Afrique, serments d’enfants, courses poursuites dans la médina de Tanger, visage de Shaveen, la combattante kurde aux lourdes tresses noires, tout, les noms utilisés, les rendez-vous pris, les hommes abattus, ceux protégés, je ne peux pas, moi, sagesse de quoi, cet amas vivant ne me sert pas à être plus clairvoyant, il ne me pèse pas non plus, non, c’est autre chose: il m’aspire. Je sens de plus en plus souvent mon esprit invité à explorer ce pays intérieur… »
Laurent Gaudé  in, « Ecoutez nos défaites « (extrait)
Un de mes choix de la rentrée littéraire  que j’illustre avec cette toile pleine de vie
d’ Henri Manguin « Les oliviers Cavalière » 1906 .
 Ce livre « Ecoutez nos défaites » est une évocation tremblée d’un monde contemporain insondable, il compose une épopée mélancolique et inquiète qui constate la folie des hommes et célèbre l’émotion, l’art, la beauté, seuls remèdes à la tentation de capitulation face au temps qui passe.
Albert Camus, brèves

Blog en mode pause…

blog en pause

 

Vivre avec ses passions c’est aussi vivre avec ses souffrances,
– qui en est le contrepoids, le correctif, l’équilibre et le paiement.
Lorsqu’un homme a appris – et non pas sur le papier –
à rester seul dans l’intimité de sa souffrance,
à surmonter son désir de fuir, l’illusion que d’autres peuvent « partager »,
il lui reste peu de choses à apprendre.
Albert Camus ,
Carnets II
"Double je"

Le silence entre les pages…

munch1-1024x941
La mer était d’huile.
Elle luisait comme un noir joyau, la nuit était belle.
Les lumières retombaient lentement dans les lourdes ténèbres.
Les étoiles étaient là paisibles dans leurs scintillements silencieux.
Parfois l’une d’entre elle se détachait brusquement et sombrait dans la nuit .
Elle se précipitait dans l’obscurité sans savoir où elle allait, poussée par une force aveugle,
comme une vie projetée dans la profondeur de destins inconnus.
Septembre 2007/2016
Ce texte m’accompagne depuis un jour de  septembre 2007, il a  une longue histoire.
Je venais de voir une prestigieuse  expo à Bâle des toiles d’Edvard Munch.
Ce tableau « La nuit étoilée » de 1893 m’inspirait ces mots.
C’est surtout l’histoire d’une rencontre qui fait que depuis ce tableau et ce texte m’accompagnent,
entre ombre et lumière , vers mes rivages, mon île .
« Et le silence entre les pages est souffle entre les souffles. » (Amina Saïd)
« Ces jours qui te semblent vides, et perdus pour l’univers, ont des racines avides
qui travaillent les déserts. » (Paul Valéry)
« N’est proche que le monde de dedans, tout autre est loin.
L’ïle est une étoile naine que l’espace ne remarque pas… »(Rilke)
Ecrire

Il m’arrive de croire…

cahier
La couverture est douce et satinée, les pages
encore vierges,pourtant, au moment de confier
au cahier neuf mes pensées, la main hésite.
Ce n’est pas la peur des fautes ou des ratures
qui, dans l’enfance accompagnait le mystère d’un
savoir qui s’y incarnait, mais une émotion
plus ancienne…
Les lignes, fines, comme des cheveux
qui ombrent les pages blanches, semblent avoir
retenu dans leurs mailles des rêves et des désirs
qui, bien qu’invisibles, n’attendent que la
caresse de la plume pour se révéler.
Et s’il m’arrive de croire que le cahier m’offre
la possibilité d’une nouvelle existence,c’est
parce que je pressens le pouvoir des mots.
Albert Camus

Juste avant la rentrée…

31 08 2016 emma noé 004
« S’il est bon que nous apprenions à nos enfants les raisonnements fondamentaux, grammaire et mathématiques, nous devons aussi leur donner une idée de leur corps […].
Cela revient à dire qu’il faut apprendre aux enfants à aimer leur corps et à s’en servir.
Rousseau a dit ce qu’il fallait là-dessus. Ces enfants de douze ans, sérieux comme des bonzes,
ayant une réponse à tout, c’est, à proprement parler, la plaie d’une nation.
Apprenons-leur à perdre un peu leur temps et donnons-leur ainsi une idée du bonheur ».
Albert Camus,
« Un style de vie »
revue « Terre des Hommes », 1946
(Emma et Noé savourant les dernières heures de vacances hier.)