Albert Camus

Long vertige…

Octobre 1949
Mon cher Albert,
J’aimerais bien pour vous que vos tracas s’épuisent au lieu de vous épuiser. Cela m’ennuie quand vous n’êtes pas « content » (content de droit !). L’été a une belle vieillesse ici, il continue à traverser, à parcourir les champs son bâton feuillu à la main. Mais quelle tristesse, mais quelle angoisse magnétique dans l’air et sur les choses ! Les êtres eux se font simplement mal, c’est toujours l’aurore pour les plaies. Aimer, ne pas aimer ? Quel long vertige… Et on ne peut rester jamais deux. Dès que l’on est définitivement deux ! Les autres, la morale, ce foyer déjà bâti que rien n’autorise à défaire que son propre plaisir… Est-ce suffisant ? On ne sait plus. On dure.
J’ai envoyé à Gaston Gallimard Les Matinaux aujourd’hui. La seconde partie de ce livre m’a beaucoup coûté. Elle est récente, elle contient « l’expérience » à laquelle je fais allusion plus haut. Je serais heureux que vous la lisiez avec les yeux du coeur qui sont vos yeux, avant que les imprimeurs ne s’en mêlent. Si je n’avais craint de vous déranger je vous aurais adressé le manuscrit directement. Je n’ai pas osé.
Je vous prie de dire mon amitié à Francine, d’embrasser les enfants.
Affectueusement à vous,
René Char.

Albert Camus René Char, Correspondance, 1946-1959, NRF, Gallimard

Ephéméride :le 19/02/1988  René Char disparaissait !