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Immuablement présent…

pessoa

…Quand j’arrivai pour la première fois à Lisbonne, on pouvait entendre, à l’étage au-dessus de celui où nous habitions, le son d’un piano où l’on faisait des gammes, monotone apprentissage d’une petite fille que je n’ai jamais vue. Je découvre aujourd’hui que, par suite de processus d’infiltration dont j’ignore tout, vivent encore dans les caves de mon âme, bien audibles si l’on ouvre la porte du bas, les gammes incessantes, égrenées sans fin, de l’enfant changée en femme aujourd’hui, ou bien morte et enfermée dans un endroit tout blanc, où les cyprès verdoyants mettent une flamme noire.
J’étais enfant alors, et ne le suis plus aujourd’hui; le son, malgré tout, est semblable dans mon souvenir à ce qu’il était en réalité, et possède, immuablement présent, lorsqu’il surgit du lieu où il feint dormir, le même son lentement égrené, la même monotonie rythmée. Je me sens envahi, à le considérer ou à l’éprouver ainsi, par une tristesse vague, angoissée, mienne…

Fernando Pessoa in, « Le livre de l’Intranquilité »

Photo: silhouette de Pessoa photographiée de la fenêtre de l’une de ses maisons
rue Largo do Carmo à Lisbonne.