"Double je"

Brûlures…

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Déchirure bleue dans le ciel,
ivre de la rumeur du vent,
du roulis des vagues,
des baisers d’embruns,
en trois points de sel…
Ivre de sables brûlants,
de rêves de sables brûlants,
de sables brûlants de rêve,
de brûlures de sables rêvées…

 

poésie

Répondre aux lettres…

lettre

Dans le tiroir inférieur de la commode, je retrouve une lettre arrivée ici, une première fois, voilà vingt-six ans. Une lettre affolée, qui respire encore quand elle arrive pour la seconde fois.
Une maison a cinq fenêtres : par quatre d’entre elles, le jour brille avec calme et félicité. La cinquième fait face à un ciel noir, à l’orage et à la tempête. Je suis à la cinquième fenêtre. La lettre.
Parfois il existe un abîme entre le mardi et le mercredi, mais vingt six ans peuvent défiler en un instant. Le temps n’est pas une distance en ligne droite, mais plutôt un labyrinthe, et quand on s’appuie au mur, au bon endroit, on peut entendre des pas précipités et des voix, on peut s’entendre passer, là, de l’autre côté.
Cette lettre n’a-t-elle jamais eu de réponse ? Je n’en sais plus rien, c’était il y a si longtemps déjà. Les innombrables seuils de l’océan ont poursuivis leur marche. Le cœur a continué à bondir, de seconde en seconde, comme un crapaud dans l’herbe humide d’une nuit d’août.
Les lettres sans réponses s’amassent là-haut, comme les cirrostratus qui annoncent la tourmente. Elles ternissent les rayons du soleil. Je répondrai un jour. Un jour, lorsque je serais mort et que j’arriverai enfin à me concentrer. Ou du moins assez loin d’ici pour arriver à me retrouver. Quand je viens d’atterrir dans la grande ville et quand je longe la 125e Rue, dans le vent qui balaie la rue des ordures en fête. Moi qui aime tant flâner et me perdre dans la foule, un T majuscule dans la masse du texte sans fin.
Tomas Tranströmer, 1931-2015
Baltiques
Oeuvres complètes (1954-2004)
Poésie Gallimard

(photo empruntée sur la toile)

Albert Camus

Ainsi de moi…

04  2011 gruissan 024

On se croit retranché du monde, mais il suffit qu’un olivier se dresse dans la poussière dorée,
il suffit de quelques pages éblouissantes sous le soleil du matin, pour qu’on sente en soi fondre cette résistance.
Ainsi de moi.
Je prends conscience des possibilités dont je suis responsable.
Chaque minute de vie porte en elle sa valeur de miracle et son visage d’éternelle jeunesse.
Albert Camus,
in Carnets 1935-1948. (Janvier 1936)
peinture...photographie...art...

Marthe toujours cachant Marie…

Pierre Bonnard, La fenêtre 1925
Il y a une  fenêtre dans l’œuvre de Bonnard  qui se distingue de toutes les autres, de celles qu’il a peintes et qu’il peindra encore. Une fenêtre qui laisse entendre que le mensonge de Marthe l’a touché profondément. Ce tableau date de l’année de leur mariage.
A première vue, rien que de banal : une fenêtre fermée, de biais dans son cadre de bois brun, et qui coupe la toile en diagonale. D’un côté l’extérieur, le paysage du Cannet, façades blanches et toits rouges parmi les arbres sous un ciel qui menace l’Estérel.
Penchée à son balcon de bois vert pomme, la tête de moitié et les avant-bras nus : Marthe.
De l’autre côté, l’intérieur : une table poussée contre la fenêtre, avec, sur la toile cirée à carreaux, le nécessaire pour écrire, la bouteille d’encre noire, le porte-plume, un feuillet vierge, et sur un épais dossier à couverture de cuir, un livre rose dont le titre en capitales bien lisibles se détache : MARIE.
Le nom de l’auteur est effacé. Il importe peu. Sans doute est-ce Peter Nansen, cet écrivain danois, dont Pierre, en 1887, avait illustré le roman Marie en prenant Marthe pour modèle. L’histoire d’une midinette abandonnée par son riche amant qui lui revient quand elle tombe malade. Rien de bien original.
Ce qui l’est davantage, c’est la position du livre par rapport à celle de Marthe dans le champ du tableau. Le montant de la fenêtre les sépare et les oppose. Au dehors, dans la familiarité, Marthe. Au-dedans, dans l’intimité Marie. Marthe pour tous, Marie pour lui seul, Marthe révélée, Marie refermée.
Il n’y a pas de fenêtre innocente.
Guy Goffette in,  « Elle, par bonheur et toujours nue »  Folio 3671
Le 13 août  1925 Pierre Bonnard épouse Maria Boursin après trente-deux ans de vie commune. C’est en s’occupant des formalités qu’il découvre que celle qui jusqu’ici s’était fait passer pour Marthe de Méligny s’appelle en vérité Maria Boursin…
Vous êtes très nombreux ces derniers jours à venir lire ce billet datant de août 2011, (Publié le  )
je suppose que l’expo « Bonnard » qui se tient actuellement au musée d’Orsay en est l’origine.
http://www.arte.tv/guide/fr/055151-000/pierre-bonnard-les-couleurs-de-l-intime

 

 
poésie

Poème du soir…

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Seul et pensif je vais mesurant les plus désertes plaines d’un pas lent et négligent, et afin de m’enfuir,
je recherche d’un regard attentif les vestiges humains imprimés sur le sable.
Je ne trouve pas d’autre défense pour me dérober à l’attention manifeste des hommes ;
car, toute trace de gaieté étant effacé en moi, on lit du dehors la passion qui me consume au dedans.
Aussi je crois bien désormais que les monts et les plaines et les fleuves et les forêt sauront de quelle trempe
est ma vie qui est cachée à autrui.
Mais je ne sais point chercher de routes si âpres ni si sauvages qu’Amour n’y vienne toujours raisonner avec moi, comme moi avec lui.
Francesco Petrarca
Canzonière XXXV
photo Tiago de Carvalho
Je n’ai pas perdu l’habitude de lire un  ou plusieurs poèmes le soir avant de me coucher,
j’ai juste perdu l’habitude de le mettre en ligne.
Albert Camus

Au fil de mes lectures…

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« Pour moi, j’avais envie d’aimer comme on a envie de pleurer. »
Amour de vivre, L’envers et l’endroit,1937
L’une des nouvelles de L’Envers et l’Endroit porte un titre qui résume la pensée de Camus :  » Amour de vivre « . De façon paradoxale, cette nouvelle suit immédiatement le texte intitulé  » La mort dans l’âme « .
On comprend alors que ce recueil des premiers écrits de Camus ait été la matrice de son oeuvre. Car il balance sans cesse entre un amour démesuré pour la création et un profond désespoir de ne pas  en comprendre le sens . Ce n’est pas seulement la mort du Père ou la mort de la Mère qui nous inocule la mort dans l’âme. C’est l’impuissance à sonder cet amour de vivre qui nous attache aux hommes et au monde  et qui fait de nous des enfants. Dans  » Le Premier homme  » Camus «  revient à l’enfance dont il n’a jamais guéri « , une enfance partagée entre la joie d’aimer et la crainte de perdre cet amour qui le faisait vivre. Alors l’enfant a envie de pleurer cet amour comme l’homme a envie d’aimer ce pleur.
La fin du texte nous montre Camus seul à Ibiza, au crépuscule, envahi par une immense nostalgie. C’est une nostalgie de vivre qui est d’autant plus intense que le déclin du soleil laisse deviner un même déclin de vie, et donc un destin de mort. C’est ce qu’il appelle, en appliquant cette remarque au monde, «  l’appréhension de sa propre fin « .
Quand l’amour de vivre découvre sa fragilité et sa fugacité, l’envie d’aimer se colore au soir d’une envie de pleurer.
Jean-François Mattéi
Citations de Camus expliquées
Editions Eyrolles Février 2013
Evidemment ma réflexion en lisant et relisant l’oeuvre de Camus rejoint les explications de ce spécialiste de Camus, si j’ai choisi cette citation parmi les 150 proposées ce n’est pas un hasard ni même une coïncidence, mais un choix délibéré. (Humeur du jour)

photo Gruissan

"Double je"

Printemps…

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Ce matin j’ouvre la fenêtre sur le printemps, les couleurs, la lumière.
Les métamorphoses des ciels fugaces…
(Je viens de vivre l’éclipse partielle)
Comment ne pas évoquer la peinture de Bonnard, lui qui capture les nuances de la lumière, lumière éblouissante qui exalte les couleurs, taches colorées des amandiers en fleurs, des mimosas, des oliviers argentés, des figuiers, des palmiers .
Ces paysages dans lesquels Bonnard s’est immergé au Cannet dans la lumière du midi.
La peinture de Bonnard est comme le printemps, elle est vie, couleurs, évasion…
Pierre Bonnard « L »Atelier au mimosa »1939/1946
"Double je"

Un peu de temps à moi…

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Le silence règne dans la maison, c’est l’heure de la sieste, je dispose d’un peu de temps à moi.
Une fois de plus je suis devant la page blanche avec plein de mots dans ma tête.
Vais-je les laisser s’échapper comme à mon habitude, car je n’écris que dans l’urgence,
un mot en entraînant un autre.
Parfois les notes sont sombres, parfois beaucoup plus lumineuses, elles sont souvent des
instantanés de vie, des moments influencés par mes rêves,  mes besoins d’évasion, par mes lectures,
mes réflexions.
Ils ne sont nullement une thérapie, j’ai évacué depuis pas mal de temps ce qui était néfaste pour moi,
même si inconsciemment de temps à autre je me laisse déborder par eux.
Ce sacré inconscient qui n’a pas d’âge, qui se moque du temps et fait revivre au présent des sensations anciennes parce qu’elles trouvent écho à un moment donné, soit par une odeur, un souvenir, une lecture,
un regard, une main qui vous frôle, ce frisson reconnu, cette sensation d’être celle à qui plus rien ne peut arriver de négatif.
Et pourtant la vie ne nous demande pas notre avis.
Ces dernières années ont été et sont difficiles, vous qui venez me lire savez pourquoi.
La colère est toujours présente contre cette maladie qui jour après jour fait des ravages.
Chaque geste de la vie quotidienne devient une épreuve, la marche, l’élocution, la mémoire, l’autonomie…
A quoi bon écrire sur ce qui se passe journellement, le vivre est suffisamment douloureux.
Et je suis si fatiguée.
Vous mes ami/es fidèles de la toile si vous saviez mon désarroi.
Mais peu à peu ici aussi comme dans la vraie vie les personnes disponibles à me donner un peu de leur temps pour m’écouter sont de moins en moins nombreuses.
Peut-être aussi par la force des choses  je me suis isolée.
Alors le doute s’installe et le mot amitié prend tout son sens.
Mais je peux comprendre que l’on puisse se sentir mal à l’aise devant la douleur de l’autre.
Une amie me disait tout récemment  » personne ne peux se rendre compte de ce que tu vis journellement « .
Voilà je ne savais pas où mes mots m’emporteraient, tant pis je les laisse, ils étaient en moi.
Et puis j’ose y croire, le printemps est promesse de renouveau !
*Pierre Bonnard « La lettre »1906