Livres, réflexions

Il y a de l’amour partout…

Comme j’avais promis la suite…

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 » Il avait suffi d’un changement léger de coiffure, d’une robe différente, ou de l’atmosphère d’un lieu public pour rendre méconnaissable celle qu’on croyait déjà à jamais fixée dans la mémoire .Qui n’a pas éprouvé ce désappointement dit Aragon, ne sait rien du véritable amour.  » Car l’amour est de sang-mêlé. Quand il est céleste, l’amour pue les organes, et dès qu’il est charnel, il aspire à l’absolu. L’amour est impur, jaloux, inquiet, de mauvaise foi. Otez à l’amour tout ce qui n’est pas vraiment, vous obtiendrez l’indifférence. Enlevez-lui le désir, les regrets, le cynisme, la déception, la jalousie, la rage, l’adultère, la fidélité, le plaisir, la tendresse, la peur de mourir seul, l’impuissance et même l’argent, il n’en restera qu’un idéal médiocre et lointain. Un peu, beaucoup, passionnément : il y a de l’amour partout, du printemps à l’automne, du début du mariage. Il y a de l’amour tout le temps, même après l’amour, quand les amants se rhabillent et qu’on remet les paravents. Il y a de l’amour même quand on ne s’aime plus. Qu’il soit affaire de cœur ou de raison, de désir ou d’intérêt, l’amour naît aussi du désir d’aimer, comme les amoureux déguisés en carte postale, qui, se prenant à leur jeu, finissent par s’adorer après se l’être promis.
« Vouloir ne plus aimer, c’est encore de l’amour, écrit la Bruyère, vouloir aimer encore, ça ne l’est déjà plus.  » Voire.

A la différence de l’amour fou, à l’inverse des bons sentiments, l’amour tout court réclame des efforts, du courage, de l’abnégation. Il faut ramer pour aimer. Contrairement au bonheur, il en va de l’amour comme de commencer à fumer : c’est une question de volonté.
Quand on aime on se donne du mal.
Il arrive d’ailleurs, comme le talent naît du travail, comme on se satisfait d’un paquet-cadeau, comme un mariage de raison devient un mariage d’amour, qu’à force de batailler, au gré d’un malentendu, on se surprenne, parfois, soudain, à aimer pour de vrai, à aimer sans rien demander ni souffrir de savoir que l’autre n’est pas notre propriété.
A quoi tient cette genèse inattendue ?
D’où vient qu’on en vienne tantôt, contre toute attente, à finalement aimer celle ou celui dont on est d’abord seulement amoureux ? Du fait que la passion d’aimer témoigne du seul amour qui vaille, du seul amour véritable et sans cause : l’amour de la vie.
A force d’aimer la vie malgré elle, on finit de temps en temps par aimer les autres sans raison.
Peu importe qu’il soit un malentendu ; que l’amour soit réciproque ou malheureux, triste ou joyeux, tomber amoureux est toujours un début de victoire.

 

Raphaël Enthoven  in,  » Le philosophe de service et autres textes « 
collection L’infini, Gallimard