Livres, réflexions

Oeuvres vives…

news-1087-oeuvres-vives-photographies-de-yachts-classiques.1301312330.jpg

[…] Je me suis demandé quelle est cette force indécelable à l’œil et qui tient ensemble notre vie qui, d’une multitude atomisée d’instants, parvient à faire une unité. De quelle nature est-il cet invisible mortier ?
Je crois le savoir désormais… c’est la nuit, la face cachée aux regards.
Tout ce qui a constitué nos vies et continue de le faire, les formes et les contours du monde mani­festé, les espérances, les attentes, les séparations et les jubilations, tout trouve sa consistance ultime dans le formidable alambic de la nuit[…]

[…] Quand je demande à ceux que je rencontre de me parler d’eux-mêmes, je suis souvent attristée par la pauvreté de ma moisson.
On me répond : je suis médecin, je suis comptable…j’ajoute doucement… vous me comprenez mal : je ne veux pas savoir quel rôle vous est confié cette saison au théâtre mais qui vous êtes, ce qui vous habite, vous réjouit, vous saisit ?
Beaucoup persistent à ne pas me comprendre, habitués qu’ils sont à ne pas attribuer d’importance à la vie qui bouge doucement en eux[…]
[…] Qui sait encore que la vie est une petite musique presque imperceptible qui va casser, se lasser, cesser si on ne se penche pas vers elle ?
Les choses que nos contemporains semblent juger importantes déterminent l’exact périmètre de l’insignifiance : les actualités, les prix, les cours en Bourse, les modes, le bruit de la fureur, les vanités individuelles. Je ne veux savoir des êtres que je rencontre ni l’âge, ni le métier, ni la situa­tion familiale : j’ose prétendre que tout cela m’est clair à la seule manière dont ils ont ôté leur manteau. Ce que je veux savoir, c’est de quelle façon ils ont survécu au désespoir d’être séparés de l’Un par leur naissance, de quelle façon ils comblent le vide entre les grands rendez-vous de l’enfance, de la vieillesse et de la mort, et comment  ils supportent de n’être pas tout sur cette terre.

Je ne veux pas les entendre parler de cette part convenue de la réalité, toujours la même, le petit monde interlope et maffieux : ce qu’une époque fait miroiter du ciel dans la flaque graisseuse de ses conventions!
Je veux savoir ce qu’ils perçoivent de l’immensité qui bruit autour d’eux.
Et j’ai souvent peur du refus féroce qui règne aujour­d’hui, à sortir du périmètre assigné, à honorer l’immensité du monde créé.
Mais ce dont j’ai plus peur encore, c’est de ne pas assez aimer, de ne pas assez contaminer de ma passion de vivre ceux que je rencontre.
Vous le savez tout comme moi : ce qui reste d’une existence, ce sont ces moments absents de tout curriculum vitae et qui vivent de leur vie propre ; ces percées de présence sous l’enveloppe factice des biographies

Une odeur     

                Un appel   

                                 Un regard

Et voilà les malles, les valises, les ballots solidement arrimés dans les soutes qui se mettent en mouvement, s’arrachent aux courroies et aux cordages et vont faire chavirer le navire de notre raison quotidienne !
Non qu’à ces moments-là nous devenions fous. Loin de là.
Un instant, à l’enfermement, à l’odeur confinée du fond de navire a succédé le vent du large.
L’illimité pour lequel nous sommes nés se révèle.
De même que les poumons lors du premier inspir se remplissent brusquement d’air et arrachent au nouveau-né un cri, les bannières de mémoire soudain lâchées dans le vent se déploient et claquent.
Le souvenir de sa royauté atteint l’esclave au fond des cales. La conscience passe en un instant de ce qu’on appelle pour un navire les  » oeuvres mortes « , confinées sous la ligne de flottaison, aux  » oeuvres vives » que baignent les embruns et la lumière.[…]

 

Christine Singer,
Extrait de la préface  » Les Sept Nuits de la Reine »

9 réflexions au sujet de “Oeuvres vives…”

  1. Selon l’instant, tout se désuni… Les bagages, les liens, la pensée, le tout dans cette lumière douteuse filtrée par les fentes des bordées disjointes. Mais espoir: le monde des cales des navires appartiennent aux oeuvres vives de ce monde. L’espoir est préservé. L’esprit royal peut s’élever…

    J'aime

  2. ET JE RELIS CE TEXTE ET JE L AIME,

    ma vie est d’appels, d’odeurs, de regards,

    je suis une mère d’un autiste de vingt quatre ans,
    et ma vie est plein de vie,
    place qu aux essentiels,
    les superflus bien de trops,
    les liens souvent pesants, *le vide n’est jamais vide, c’est une beauté de vie!

    je vos embrasse!

    Annick

    J'aime

  3. un grand coup de vent….pour une merveille de texte
    est-on comme nous pensons être….c’est à « ça » qu’il faut essayer
    merci élisanne

    Hélène,

    Oui ce texte est d’une grande profondeur…

    …mais si souvent les interprétations des autres à notre sujet sont enclines à juger et sème le trouble …

    J'aime

  4. Veut-on vraiment savoir qui je suis ?

    Veux-je vraiment savoir qui je suis ?

    Veux-je vraiment savoir qui vous êtes ?

    On ne peut pas savoir rien, pas vraiment. Je ne peux pas savoir rien, jamais, pas vraiment. Je vois, j’entends, je sens … mais je ne sais pas. Je ne peux pas savoir. J’essaie me souvenir qui je suis, qui j’etais, mais…


    Etre ou ne pas être ?… la grande question
    Est-on comme les autres nous voient?
    Est-on comme nous pensons être ?

    J'aime

  5. MERCI BEAUCOUP Elisanne,
    ce texte je le trouve Merveilleux,
    j aime beaucoup!

    merci de l avoir partagé!

    douce fin d’après midi.

    je partage avec toi Annick, j’avais peur que cela ne soit trop long et encore j’ai coupé pas mal de phrases…
    bonne fin de journée

    J'aime

Répondre à laugier Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s