"Double je"

Dis-moi…

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Tu croyais que tu allais avoir un destin fabuleux.
Tu voulais voyager, découvrir le monde, devenir archéologue, faire du théâtre, écrire, être libraire. Juste à côté de la maison où tu habitais se trouvait une librairie, tu t’es liée d’amitié avec la libraire et y passais beaucoup de temps et puis la bibliothèque n’était pas loin et tu cherchais trois livres par semaine que tu lisais souvent fort tard, en cachette dans ton lit avec une lampe de poche pour ne pas éveiller les soupçons, en vain, maman veillait au grain.
Tu as fait du théâtre, tu aimais te glisser dans la peau des personnages, tu avais deviné confusément que tu étais multiple, tu lisais à voix haute des poèmes, tu écrivais déjà dans ces carnets qui ne te quittent pas, tu notais tout, une phrase, une impression, tes petits bonheurs et malheurs d’adolescente.
Tu as fait de belles rencontres qui à chaque fois t’ont permis d’aller de l’avant.
Tu as eu pas mal de chance, tu as voyagé et admiré ce que tu découvrais, cette curiosité est restée intacte.
Tu es devenue ton propre archéologue, creuser au plus profond de toi pour apprendre à te connaître et accepter celle que tu es.
Tu ne savais pas qu’au long de ce chemin, tu découvrirais ce qui ne pouvait effleurer ton imagination.
Tu ne savais pas que tu frôlerais la mort de si près mais avec toute l’énergie suffisante pour reculer le moment, en devenant consciente de la relativité des choses.
Tu as aimé, tu aimes.
Mais ce que tu ne savais pas, c’est mesurer le temps, tu étais pressée, tu voulais faire comme les grands, tu voulais refaire le monde, mais le temps s’apprivoise.
Maintenant, longtemps après, tu as gardé ce regard neuf sur les choses et les êtres, tes rêves tu ne pourras pas tous les vivre, c’est la vie.
Le mot fabuleux a pris un autre sens !

 

 Photo Flora Guiet © UFD
Le fabuleux destin d’Amélie Poulain

 

 

architecture, Livres

Les pierres sauvages…

[…]L’évocation visuelle dans la permanence crée le destin des architectures.
L’acuité absolue permettrait d’éviter à un maître d’œuvre, esthète pur, de tenter l’aventure de la construction. Il garderait pour lui ses édifices imaginaires. Il n’en est jamais ainsi, tout bâtisseur aura sa part de surprise dans la réalisation du chantier. Cela est bien normal. Nul artiste ne fait absolument ce qu’il veut : le pinceau aide ou dessert le peintre, tantôt surpris par un effet imprévu, tantôt en butte aux tremblements de sa main, aux poils trop secs ou à la pâte trop liquide. Nous devons bien avouer que le chantier se réserve toujours de nous étonner, en bien ou en mal.
L’architecture garde une partie de son mystère, ne le découvre que par fragments et ne le livre que lorsque tous les volumes ont occupé leur place. L’œuvre en cours est une discussion, décevante ou pleine de promesses. Nous cherchons des arguments. Nous écoutons les résonances sans encore en connaître la fin. Toutes ces émotions ne peuvent être prévues et connues entièrement à l’avance. Cela est bon ; un chantier sans anxiété serait comme une vie sans souffrance […]

 

[…]Il est exaltant de faire vivre une abbaye à l’avance en compagnie des moines.Pour moi les instants où je conçois réellement la vie de mes frères sont, peut-être, les seuls où j’exprime ma foi. Je les vois se lever, s’agenouiller, ils marchent vers l’église, autour du cloître, font les ablutions aux fontaines, rêvent devant le feu du chauffoir. Rythme lent, précis, mesuré. Je les vois réellement passer, je les suis du regard. Ils ne sont pas fantômes, je les entends respirer, murmurer, marcher, je sens leurs odeurs. Capuchons rabattus, têtes légèrement inclinées, mains dans les manches : ils passent. Je m’efface le dos au mur, pour leur laisser la place. Ils vont, poursuivent leurs évolutions, sans vaines agitations. La Règle exige cette vie sans mouvements inutiles : ils ne doivent pas perdre leur temps, ni essayer de le rattraper. L’architecture suit ces actes ; Chaque jour, chaque nuit, le passage des moines est comme un fil qui s’enroule, sans heurts, à petits bruits réguliers. Accompagnés des chants contenus, les offices canoniaux scandent la journée d’une aube à l’autre. […]

 

Fernand Pouillon, in « Les pierres sauvages »
éditions du Seuil

(Roman qui se présente comme le journal du maître d’œuvre qui au douzième siècle édifia en Provence l’abbaye du Thoronet , exemple d’architecture cistercienne. Cette chronique est également une méditation lyrique sur l’Ordre en lequel tous les ordres ont une place, et sur cet art qui rassemble tous les autres : l’architecture. Mais elle est d’abord un acte de foi.)

 

Albert Camus

L’Enigme…

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Tombés de la cîme du ciel, des îlots de soleil rebondissent brutalement sur la campagne autour de nous. Tout se tait devant ce fracas et le Lubéron, là-bas, n’est qu’un énorme bloc de silence que j’écoute sans répit. Je tends l’oreille, on court vers moi dans le lointain, des amis invisibles m’appellent, ma joie grandit, la même qu’il y a des années.
De nouveau une égnime heureuse m’aide à tout comprendre.
Où est l’absurdité du monde ? Est-ce ce resplendissement ou le souvenir de son absence? […]
[…] Nul homme ne peut dire ce qu’il est. Mais il arrive qu’il puisse dire ce qu’il n’est pas. Celui qui cherche encore, on veut qu’il ait conclu […]
[…] Ce qui est nommé, n’est-il pas déjà perdu ?[…]
[…] Oui, tout ce bruit…quand la paix serait d’aimer et de créer en silence! Mais il faut savoir patienter. Encore un moment, le soleil scelle les bouches.

 

Albert Camus,in L’été, l’Enigme(1950)

 

C’est toujours vers Camus et son oeuvre que je me tourne dans les moments qui me semblent importants à mes yeux. Ce livre Noces suivi de l’Eté est le livre qui m’accompagne depuis tant d’années, j’y puise la force de continuer ma route dans ce dédale qu’est la vie.

"Double je"

La vie en couleurs…

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Je lègue à mes amis, un bleu céruleum pour voler haut, un bleu cobalt pour le bonheur,un bleu d’outremer pour stimuler l’esprit, un vermillon pour faire circuler le sang allégrement, un vert mousse pour apaiser les nerfs un jaune d’or : richesse, un violet de cobalt pour la rêverie, un garance qui fait entendre le violoncelle, un jaune barite : science-fiction, brillance, éclat, un ocre-jaune pour accepter la terre, un vert Véronèse pour la mémoire du printemps, un indigo pour pouvoir accorder l’esprit à l’orage, un orange pour exercer la vue d’un citronnier au loin, un jaune citron pour la grâce,un blanc pur : pureté, terre de Sienne naturelle, la transmutation de l’or, un noir somptueux pour voir Titien, une terre d’ombre naturel pour mieux accepter la mélancolie noire, une terre de Sienne brûlée pour le sentiment de durée.

Vieira da Silva, « Le Testament »

 

La vie à l’image de cet évantail de couleurs, ce matin blanche comme la neige qui recouvre le paysage, parfois rouge dans le feu de la passion, et puis noire dans les jours sombres. Et parfois couleur arc-en ciel quand tout d’un coup des nouvelles viennent annoncer des jours meilleurs.
Les résultats sont tombés, amélioration pour Estelle, elle va bientôt commencer la radiothérapie, rémission sans que le mot ne soit prononcé ni celui de guérison pour mon mari. Nous attendons tous avec une joie non dissimulée les couleurs du printemps.
Bonne journée.

 

crédit photo

 

peinture...photographie...art...

Lot et ses filles…

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 Adrien Van der Werff, » Lot et ses filles »
XVIIIè siècle huile sur toile 44,5×34,5
Saint Petersbourg musée de l’Ermitage

 

Abraham avait un frère qui s’appelait Lot. Quand ils revinrent d’Egypte, ils remontèrent jusqu’au Négreb, puis ils se séparèrent. Abraham se rendit au chêne de Mambré à Hébron. Lot fit paître ses troupeaux dans la plaine du Jourdain, sur toute l’étendue qui va de Béthel à Sodome.
 La femme de Lot, comme elle fuyait les flammes, se retourna dans la nuit, ayant déjà le regret du souvenir de la vie qu’elle avait menée à la ville. Elle fut immédiatement changée en colonne de sel.
Mais Lot et ses deux filles ne commettent pas la faute de regarder derrière eux, ils continuent de fuir, ils montent dans la montagne, ils trouvent à s’abriter dans une grotte.
L’aînée dit à la cadette :
-Veni, inebriemus eum vino, dormiamusque cum eo, ut servare possimus ex patre nostro semen
(Viens enivrons avec du vin notre père, dormons avec lui, prenons sa semence )

Alors il rêva. Alors elles se servirent (servare) et elles conçurent…

Pascal Quignard,in « La nuit sexuelle »


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Pudeur…

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Olivier Debré, « Forme » circa 1998,
huile sur toile, 179,5 x 172 cm  

Le conte du voile…

Parrahasios le Peintre offrit de combattre à Zeuxis le Peintre. Zeuxis hésitait à remettre en jeu son titre de meilleur peintre de la Grèce mais il céda à la vanité et accepta le duel.
Zeuxis le Peintre peignit des raisins. Il voulut les reproduire d’une façon si parfaite que les oiseaux fussent attirés. Il y parvint.
Il n’y a pas que la vue des hommes qui se fascine dans la perception et s’égare dans les rêves. La vue de tous les animaux s’abuse.Un passereau, une colombe, un merle se précipitent à tire-d’aile sur la muraille où leur bec se brise. Néanmoins ce fut Parrhasios le Peintre qui triompha de Zeuxis.
Parrhasios avait peint simplement sur la muraille blanche une toile blanche en lin.
Zeuxis se tourne vers lui. Il est fier d’avoir abusé les oiseaux. Sur le carrelage on voit les petits morceaux de bec brisés. Il s’écrie:
– Allez, à ton tour maintenant, Parrhasios. Montre-nous, derrière ton voile (linteum), la peinture que tu as faite !
Parrhasios sourit. Zeuxis s’approche.
Il avance la main, il cherche à prendre le voile entre ses doigts. Il ne touche que la paroi.
Dans un premier temps il comprend.
Dans un deuxième temps il réfléchit.
Dans un troisième temps il s’avoue vaincu.

L’argument est le suivant : Ce n’est pas un oiseau que le peintre a abusé, mais le peintre.
Zeuxis a peint un visible. Parrhasios a peint un ne-pas-voir.
En grec peintre se dit zoographos (mot à mot celui qui écrit le vivant).
En latin peintre se dit artifex (celui qui a la technique du faire).
Le peintre a peint un linge (un linge que le peintre a mis sur le visible comme le linge que l’homme a mis sur le sexuel, comme le linge que l’homme a mis sur le mort) .
Parrhasios dit
– L’homme demande un voile.
Alors Zeuxis lui cède la palme avec une espèce de « modestie ».
Pudore, écrit Pline.
Le conte du rideau en lin de Parrhasios le Peintre se trouve dans Pline, XXXV, 64.

[…Pudore.
Cet objet qui retranche à la vision n’est pas un objet. Ni même un espace. C’est le montré qui fait oublier l’ostension. C’est l’invention de la toile. Car la beauté dissimule ce monde à nos regards. C’est ce qui se dérobe à la vue qui retient l’attention et mobilise les yeux dans le vide – qui n’est qu’un dérivé du trou…]

Pascal Quignard in, « Sordidissimes »

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oiseau s’apprêtant à picorer des petites poires ou figues ?
fresque provenant de la villa de Poppée à Oplontis

poésie

Benedetto sia ‘l giorno …

La chapelle Sainte Claire d’ Avignon fut témoin de la naissance d’un amour célèbre,
celui de François Pétrarque et Laure de Noves
.

 

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« C’est en l’an de grâce 1327, à la première heure du 6 avril,
que j’entrai dans le labyrinthe de l’amour
 »

Béni soit le jour..

Béni soit le jour, bénis le mois, l’année
Et la saison, et le moment et l’heure, et la minute
Béni soit le pays, et la place où j’ai fait rencontre
De ces deux yeux si beaux qu’ils m’ont ensorcelé.

Et béni soit le premier doux tourment
Que je sentis pour être captif d’Amour
Et bénis soient l’arc, le trait dont il me transperça
Et bénie soit la plaie que je porte en mon coeur

Bénies soient toutes les paroles semées
A proclamer le nom de celle qui est ma Dame
Bénis soient les soupirs, les pleurs et le désir.

Et bénis soient les poèmes
De quoi je sculpte sa gloire, et ma pensée
Tendue vers elle seule, étrangère à nulle autre


Benedetto sia ‘l giorno

Benedetto sia ‘l giorno, e ‘l mese, e l’anno,
e la stagione, e ‘l tempo, e l’ora, e ‘l punto,
e ‘l bel paese, e ‘l loco ov’ io fui giunto
da’ duo begli occhi, che legato m’hanno;

e benedetto il primo dolce affanno
ch’i’ ebbi ad esser con Amor congiunto,
e l’arco, e le saette ond’i’ fui punto,
e le piaghe che ‘n fin al cor mi vanno.

Benedetto le voci tante ch’io
chiamando il nome de mia donna ho sparte,
e i sospiri, e le lagrime, e l’ desio;

e benedetto sian tutte le carte
ov’io fama l’acquisto, e l’ pensier mio,
ch’è sol di lei, si ch’ altra non v’ ha parte.

 

Francesco Petrarca (1304-1374)

 

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Angelo Bronzino, 1550/1555
Détail du portrait de Laura Battiferri présentant le Canzoniere,
Palazzio Vecchio Florence