Nouvelle...

La femme de l’ambassadeur du Mexique…

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Kees Van Dongen portrait de femme 1903

Le goudron du trottoir aurait pu constituer le tain d’un miroir de jais. Sa préférence était pour l’obsidienne. Le noir n’était pas franc. Il imposait de chercher l’image spéculaire dans la transparence de l’air à l’identique d’un mirage. Le trottoir était-il désert ?

Jacopo étai sorti de la librairie. Il feuilletait « le Métier de vivre » de César Pavèse. Après quelques pas, il relevait la tête pour décider de son chemin. La fata morgana, loin du golfe de Naples, s’imposait à son temps libre.

Dans la rue, la lumière était blanche et son fer intérieur avait été porté à l’extrême de l’incandescence métallurgique par le seul mouvement de ses yeux. La tache d’un noir volcanique qui progressait face à lui absorbait toute la lumière, la chaleur. Cette silhouette ombreuse n’était plus une illusion d’optique. Elle était encore, pour quelques secondes, l’image virtuelle qu’il avait fantasmée, les yeux fixés au sol. Son mouvement de tête, à la manière d’un flash photographique, avait transformé une chimère en une permanence rétinienne. Ce noir glissait comme un appât pour l’impressionner, la permanence allait devenir émotionnelle.

Le noir à cette distance était une demande de don, une séduction à la fois mariale et pleureuse. Le noir absorbe ! Le regard ne pouvait se contenter d’une absence de discours. Les mots lointains d’une danseuse de retour du Venezuela lui revinrent à la mémoire :
« J’aime la vie des rues, les mots des rues, la faconde des machos joyeux. Tu croises un homme, il t’a vue et fixée au loin. Centré sur toi, il prépare un compliment plaisant, un trait cocasse, une pirouette grivoise. Ca ne dure que le temps du croisement. Le présent se confond avec le futur absent et le passé n’est le fondement que d’un art de vivre et non pas d’un souhait de rencontre. Ils appellent cela un piropo ».

Plus la femme s’approchait de lui, plus il l’associait à un modèle de Kees Van Dongen. Jacopo, depuis son enfance sur la plage de Trouville, aime les femmes de Van Dongen. Il se préparait à ce jeu, engagé pour la première fois dans une partie où la partenaire n’avait pas encore de visage, masquée par l’éloignement et son errance. Il s’imposait une règle, ne pas dépasser le sens de sa demande, même si celle-ci est demande de demande ! Cette réciprocité tortueuse était une manière de cacher son désir de séduction, son désir qui, tout en prenant corps, se faisait charnel. Désir qui dans l’illusion trompeuse de donner voulait prendre.
« Madame, acceptez-vous, que, par un baiser, je laisse la cicatrice de l’oubli dans votre décolleté ? »
Cette sentence fut écrite à l’instant où Jacopo plongeait dans le V de  la  blouse de lin fin, batiste du Hainaut. Le lieu qu’il avait choisit était-il un lieu vide qu’il veuille s’y arrêter ? Il hésitait, il ne respectait pas la règle : pas d’après après les mots, pas d’actes. Il allait demander une seule chose, il est vrai avec le désir de l’obtenir.

Il se croisèrent. Les yeux, les quatre, s’entrelacèrent longuement. Interrogation, fermeté d’un quant à soi absurde, sourires échangés sans s’arrêter, seul l’esprit muet de la rencontre les animait. Il était si près de cette femme septuagénaire à l’aura ambrée qu’il put voir ses propres yeux reflétés dans les siens. C’est de biais que sa peau cuivrée et la douceur d’une ligne l’aiguillonnèrent. L’autostimulation s’était interrompue, la plénitude de l’être, la personne dans une nature autre, dans sa vérité complexe, dans la subtilité de son silence, et il lui faut tout réinventer du désir et des plaisirs.

Trois enjambées, l’intervalle s’allongeait. Ils se séparaient ! La distance perturberait-elle l’hystérésis espérée ?

« Madame ! » Elle avait toujours sur le visage le sourire esquissé qui l’avait touché. Ils allèrent à rebours. La volupté de l’instant, leur proximité émue, exacerbée par toutes les chaleurs, l’élégance de la formule inconvenante, firent qu’elle accepta dans un éclat de rire semblable à celui entendu dans le bosquet d’un jardin italien. Elle n’était pas Suzanne, il n’était pas vieillard. Bonheur !

Jacopo lui a raconté l’histoire de la danseuse, la lumière blanche, équatoriale, dans les rues de Caracas comme spot sur une scène où les acteurs sont en même temps spectateurs. L’âge de la dame avait failli le faire calancher, un sursaut, il avait réagi, affranchi. La femme insinuée en lui l’engageait à dire, à faire, à être.

L’épouse de l’ambassadeur du Mexique, sans fausse coquetterie, avec une jubilation aiguisée, délicieuse, découverte, ne cacha pas ses soixante douze ans. Elle reprit son chemin en lui disant qu’elle relirait Blaise Cendrars. Lui, à quarante six ans, l’avait aimée en dehors des temps de la conjugaison !


Nouvelle sortie de ma boîte à malices… ma boîte aux trésors…bonne lecture…
Bonne journée !

8 réflexions au sujet de “La femme de l’ambassadeur du Mexique…”

  1. « Madame, acceptez-vous, que, par un baiser, je laisse la cicatrice de l’oubli dans votre décolleté ? »
    et je cite une phrase du texte ci dessus….
    et si le baiser resté vivant et souhaitait se revivre encore….

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  2. J’ai peu de temps pour vous écrire en ce moment…
    Araucaria : merci pour ce poème de Baudelaire mais encore plus pour votre texte.
    Wouaouh! Je le trouve d’une sensualité troublante dans… sa retenue.
    J’adore.

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  3. J’ai longtemps considéré Dongen, déconsidéré devrais-je dire, pour être un mondain. Votre page me réconcilie un peu avec lui et, je l’avoue, un peu aussi avec ce jugement porté sur lui. Pas tout-à-fait pourtant.

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  4. A une passante

    La rue assourdissante autour de moi hurlait.
    Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
    Une femme passa, d’une main fastueuse
    Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

    Agile et noble, avec sa jambe de statue.
    Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
    Dans son oeil, ciel livide où germe l’ouragan,
    La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

    Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
    Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
    Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

    Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
    Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
    Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

    Baudelaire

    Les rencontres, les regards fugitifs, c’est assez amusant…un monde que j’ignore, ou plutôt dans lequel je baigne rarement. Dans la rue, enfin à l’extérieur de chez moi, je vis dans mon monde, dans ma bulle, dans mes rêves, dans mes pensées, parfois je vais jusqu’à lire en marchant, et naturellement je ne vois, ne remarque personne. Il faut vraiment un regard appuyé pour que je ressente cette impression d’être observée, dévisagée. Selon mon humeur, alors j’ignore ce regard ou j’y réponds. Parfois, dans un lieu clos cette fois, ce peut être partout, ce regard inconnu (qui peut-être d’homme ou de femme d’ailleurs) me frappe en plein visage. Impossible de fuir, je suis prise au piège, nue derrière mes lunettes. Enfin l’âme nue, désemparée. Longtemps, j’ai pris cela comme un jugement négatif (mais qu’est-ce que j’ai? mon chapeau est de travers? j’ai du noir sur le nez? du rouge à lèvres sur les dents? ma robe est déboutonnée?) et puis il a fallu que je rencontre Ali à Midoun pour que je comprenne que c’était mon propre regard qui intriguait, attirait ou impressionnait…
    Vivant ainsi, en planant au-dessus du monde, j’ignore donc mes contemporains, au point de croiser des relations sans les saluer, parce que je ne vois pas! Je me souviens cependant de deux rencontres qui m’ont sortie de mon indifférence: un passager de train de banlieue que j’ai croisé pendant de longs mois chaque matin, toujours dans le même wagon…un charme fou, pas un mot échangé, les paroles n’étaient pas nécessaires, mais son regard, son regard, aie, aie, aie!!!!. Il portait une alliance, je me souviens, et trente ans plus tard je n’ai pas oublié les traits de son visage; et puis, je ne sais plus où un matin, un homme jeune élégant. J’ai juste perçu l’allure générale, et il m’a extirpée de mon monde au point de me faire me retourner sur son passage, attirée que j’étais par son parfum…
    Nous sommes tous et toutes à un moment donné des Jacopo ou des épouses de l’ambassadeur du Mexique.
    PS: j’aime beaucoup cette toile….

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  5. Oh Elisanne.
    Comment vous dire (te dire… chassez le naturel, il…) comment vous dire combien ce texte m’atteint, mais comme une caresse. Il est d’une douceur extrême.
    Je SAIS, malgré TOUT, que la « jeunesse » ne nous quitte jamais.

    Oui, Jean, « elle avait aimé être aimée » et comme vous avez raison, « nous sommes bien dans ce lieu littéraire, philosophique », artistique, sans fatuité.

    Merci Elisanne.

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  6. Kees Van Dongen, artiste oublié pour quelques raisons…

    Rentrée, dans l’antichambre du boudoir, les yeux vagues à l’horizon de son intériorité, elle se repense aimée… Elle avait aimé être aimée. Cette image, répond au texte, nous donne une information supplémentaire : elle a froid ou elle a frissonné, elle semble avoir couvert sa camisole d’un châle.
    Comment ne pas l’aimer encore dans l’entre deux de la lecture et de l’observation de la peinture?
    Elisanne quelle belle malice… En quel bois est le coffret ? Pas de capiton bien sûr…
    Sortir ce texte après le jour des morts est d’une pertinence revigorante.
    Il fait écho à la seconde partie de ma note sur l’éloge de la vieillesse… Tout de la vie se vit à tous les âges…
    Votre blog, Chère Elisanne est d’une grande cohérence. Nous sommes, je suis bien en vos lieux littéraires, imagés, philosophiques et naturellement simples et généreux, affectueux.

    Dans la galerie de portraits de La Malcontenta, à cette « Dame » et la Femme de l’Ambassadeur, il est réservé une place qui ne peut-être qu’un espace de questions.
    Boîte à malices des lettres incertaines et des gestes peu probables.
    Boîte à supplice des amours instantannées
    Calice des vins à boire à la régalade
    Sels, soufre et mercure des vies
    Joies du corps de l’esprit et de l’âme
    Bien à Vous
    Jean

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