"Double je"

La mer fontaine d’éternité…

Tous les fleuves conduisent vers la mer, ma route aussi.
Je vais délaisser mon blog quelques jours pour aller vers elle me ressourcer, boire à la fontaine de la vie, de la liberté. Je sais que son eau n’a pas été créée pour être bue, mais pour chanter, et si elle chante est-ce pour rappeler son existence ou la nôtre?
Elle ne saurait être la mer si je ne cherchais en elle la dimension perdue.Elle ne refuse pas son aide, en l’aimant elle me donne la liberté d’aller sur l’île, les flots savent, les flots rêvent, les flots inspirent.
Sa force réside dans ce mouvement perpétuel, entre deux rives que sans cesse je cherche à rejoindre en pensant que la plus belle est la plus éloignée. Mais elle n’écoute qu’un seul appel, celui du vent, elle se fracasse avec force sur les rochers emportant tout sur son passage pour redevenir lisse et paisible.
Elle est liberté, source de vie, j’aime que sa musique ne soit pas sourde à la chanson du vent, ni insensible aux parfums de la nuit.
A bientôt !

(Peut-être que de temps à autre je viendrai vous lire le poème de la nuit…)
Livres, réflexions

Hymne…

Clair de lune au bord de la mer Munch 1892

Elle tourna les yeux vers les naissantes étoiles.
« Je connais tous leurs noms, dit-elle: chacune en a plusieurs; elles ont des vertus différentes. Leur marche, qui nous paraît calme, est rapide et les rend brûlantes. Leur inquiète ardeur est cause de la violence de leur course, et leur splendeur en est l’effet. Une intime volonté les pousse et les dirige; un zèle exquis les brûle et les consumme; c’est pour cela qu’elles sont radieuses et belles.
Elles se tiennent l’une à l’autre toutes attachées, par des liens qui sont des vertus et des forces, de sorte que l’une dépend de l’autre et que l’autre dépend de toutes. La route de chacune est tracée et chacune trouve sa route. Elle ne saurait en changer sans en distraire aucune autre, chacune étant de chaque autre occupée. Et chacune choisit sa route selon qu’elle devait la suivre; ce qu’elle doit, il faut qu’elle le veuille, et cette route, qui nous paraît fatale, est à chacune la route préférée, chacune étant de volonté parfaite. Un amour ébloui les guide; leur choix fixe les lois, et nous dépendons d’elles; nous ne pouvons pas nous sauver. »

André Gide, in « Les nourriture terrestres » Hymne en guise de conclusion

Edvard Munch, Clair de lune au bord de la mer » 1892
huile sur toile, 62,4 x 95,8 Musée de Bergen

poésie

L’art d’aimer…

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Avec la coupe sertie d’azur,
Attends-la
Auprès du bassin, des fleurs du chèvrefeuille et du soir,
Attends-la
Avec la patience du cheval sellé pour les sentiers de montagne,
Attends-la
Avec le bon goût du prince raffiné et beau,
Attends-la
Avec sept coussins remplis de nuées légères,
Attends-la
Avec le feu de l’encens féminin partout,
Attends-la
Avec le parfum masculin du santal drapant le dos des chevaux,
Attends-la.
Et ne t’impatiente pas. Si elle arrivait après son heure,
Attends-la
Et si elle arrivait, avant,
Attends-la
Et n’effraye pas l’oiseau posé sur ses nattes,
Et attends-la
Qu’elle prenne place, apaisée, comme le jardin à sa pleine floraison,
Et attends-la
Qu’elle respire cet air étranger à son coeur,
Et attends-la
Qu’elle soulève sa robe, qu’apparaissent ses jambes, nuage après nuage,
Et attends-la
Et mène-la à une fenêtre, qu’elle voie une lune noyée dans le lait,
Et attends-la
Et offre-lui l’eau avant le vin et
Ne regarde pas la paire de perdrix sommeillant sur sa poitrine,
Et attends-la
Et comme si tu la délestais du fardeau de la rosée,
Effleure doucement sa main lorsque
Tu poseras la coupe sur le marbre,
Et attends-la
Et converse avec elle, comme la flûte avec la corde craintive du violon,
Comme si vous étiez les deux témoins de ce que vous réserve le lendemain,
Et attends-la
Et polis sa nuit, bague après bague,
Et attends-la
Jusqu’à ce que la nuit te dise:
Il ne reste plus que vous deux au monde.
Alors, porte-la avec douceur vers ta mort désirée

Et attends-la…!

Mahmoud Darwich , in « Le lit de l’étrangère » Actes Sud

réflexions

N’oublie jamais…

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Il venait la voir tous les jours, elle vivait dans un autre monde, celui où les souvenirs n’ont plus cours. Il l’accompagnait dans le parc, s’asseyait avec elle sur un banc et lui lisait quelques pages du journal qu’elle avait écrit pour justement ne rien oublier de leur histoire.
Lui espérait qu’une étincelle se produise, qu’un souvenir fasse irruption dans cette mémoire vide.
Inlassablement les jours se suivaient, parfois elle s’interrogeait et disait être curieuse de connaître la suite de l’histoire,histoire qui contient toute sa vie depuis la rencontre avec cet homme assis là à côté d’elle sur ce banc.

Lui continue de lire, de relire les passages de leur rencontre, de leur amour. Il aime encore profondément cette femme, sa femme qui ne le reconnaît plus.
Il garde l’espoir de la retrouver telle qu’elle était, mais ce que l’on nomme « Alzheimer »est impitoyable.
Un jour l’étincelle eut lieu, brève, mais oh combien intense, la retrouver, la prendre dans ses bras, l’embrasser…

Inspiré par « N’oublie jamais » film de Nick Cassavetes
vu il y a longtemps ,à sa sortie en 2004, mais qui aujourd’hui me revient en force.

Bon dimanche

Livres, peinture...photographie...art...

Le nageur nocturne…

Elle tient la lampe dans la main droite. Elle l’abrite du vent .Au haut de la tour elle allume la mèche de la lampe secrète. Cette petite lampe est comme un phare qui permet à Léandre de se diriger dans la nuit noire.
Musée le Grammairien  au début du VIè siècle à écrit l’un des plus beaux poèmes d’amour
“Le nageur nocturne” consacré à Léandre et Héro.

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« Héro et Léandre  »  Turner, National Gallery London

Le “nageur nocturne” vivait à Abydos. Héro était prêtresse d’Aphrodite et vivait sur l’autre rive de L’Hellespont : elle servait dans le temple de la déesse qui était situé à Sestos. Chaque nuit pour pouvoir la rejoindre, Léandre devait traverser le détroit. Il commençait par se mettre nu pour entrer dans l’eau, il attachait ses vêtements autour de son front, puis il se mettait à nager en se guidant sur la flamme de la petite lampe à huile que la prêtresse avait allumée secrètement en haut de la tour-phare au bout de la presqu’île.
Vint l’hiver et la mer glacée, grondante, violente, bouleversée de tempêtes subites. Ils ne se voyaient plus. Soudain Hero ne supporte plus de ne pas revoir son amant.
Où est-il ? Que fait-il ? Elle monte au sommet de la tour. Elle allume la lampe.
De l’autre côté du détroit, à Abydos, le plongeur nocturne plonge. Le vent souffla. La mèche s’éteignit. Léandre ne put trouver la côte dans les ténèbres, parmi les vagues terribles, sous les coups de la bourrasque. Aux premières lueurs de l’aube, Héro vit les vagues pousser le corps souillé et défiguré de son amant. Du haut de sa tour, elle se précipita dans le vide.

Cinq cents années avant Musée, Ovide avait inventé deux lettres que les deux amants se seraient écrites alors qu’ils étaient séparés par l’hiver et Virgile écrivit ce poème:

Que n’ose un jeune amant qu’un feu brûlant dévore!
L’insensé, pour jouir de l’objet qu’il adore,
La nuit, au bruit des vents, aux lueurs de l’éclair,
Seul traverse à la nage une orageuse mer;
II n’entend ni les cieux qui grondent sur sa tête,
Ni le bruit des rochers battus par la tempête,
Ni ses tristes parents de douleur éperdus,
Ni son amante, hélas! qui meurt s’il ne vit plus.
(Géorgiques, III, 258)

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Pierre-Paul Rubens, Héro et Léandre,
huile sur toile 128×172, Dresde

texte de Musée le Grammairien

 

Cinéma

Parlez-moi de la pluie…

Thème qui m’est cher alors, c’est tout naturellement que je suis allée au cinéma hier dès la sortie du film d’Agnès Jaoui ,co -écrit avec son complice d’écriture Jean-Pierre Bacri.
Voir synopsis ici

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J’ai aimé ce film,qui décortique la comédie humaine avec ses ambitions, ses passions, ses renoncements et ses occasions manquées. Bonheur des dialogues, écrits comme de la musique à la note près avec de beaux choix musicaux, Schubert, Haendel, Vivaldi,Nina Simone, et en leitmotiv joué par une fanfare cubaine « Les passantes » de Brassens , titre du film emprunté à l’une de ses chansons.

Parlez-moi de la pluie , parle de nos » existences fluctuantes comme la météo,nous qui aspirons à posséder l’éclat du soleil,le charme rare des aurores boréales,la puissance des ouragans,l’autorité du tonerre et l’infinité du ciel,nous nous bornons humbles mortels à vivre un temps variable, traversé d’éclaircies et d’averses avec au final un ultime coucher de soleil sur une nuit éternelle. »
(cette phrase n’est pas de moi mais je la trouve sublime elle est extraite de la critique d’Alain Spira)

Ce film est la continuité de nos échanges fait récemment en parlant des hommes et des femmes, du féminisme, une des répliques « Ce n’est pas parce que tu es une femme que tu n’as pas le droit de pleurer » m’a mis le sourire aux lèvres.
Et aussi  » C’est la seule femme connue qu’on connaît »une réplique de Jamel Debbouze excellent à qui la maturité va si bien.
Sans oublier les paysages des Alpilles que je vais revoir dans quelques jours, même le nom de l’hôtel est à l’affiche. Alors parlez-moi de la pluie, film qui parle de la vie sait aussi nous amener le sourire en parlant de la pluie.

Bonne séance

Ecrire

Brume à Venise…

 

Turner Venise San Giorgio Maggiore 1819
Turner ”San Giorgio Maggiore matin” 1819 aquarelle
Venise ce matin là était plus belle que jamais.
Dans cette décomposition de la lumière, toutes les coupoles semblaient sans attache avec la terre. Le froid dessinait sur les vitres des grandes fleurs de gel. Un silence glacé étreignait la ville. Au fond de la ruelle, dans la brume, une coupole au loin surgissait ronde et grise comme
un soleil gelé.
Elle  prit son bras  pour s’y appuyer et aussi dans un élan de bonheur. Ni l’un ni l’autre ne parlait et c’était bien ainsi pensait-elle consciente de la douceur de cet instant et attendrie par l’effort qu’il faisait pour marcher à son rythme.
Ils atteignirent la  rive du Grand Canal face à un décor effacé par la grisaille, mais dont l’épaisseur s’allégeait à certains moments et révélait alors dans les zones de transparence, les façades des palais, leurs colonnettes  sur le fond bleu des galeries, en une vision fugitive. Il attendait de capter l’instant magique, l’instant où ces clartés changeantes créeraient une image qui ne renaîtrait plus.Il la prit dans ses bras, la serra contre lui et lui murmura,
” Vous me portez chance “.
Depuis bien longtemps elle  n’avait connu cette impression d’être sans mystère, forte et profonde, créée pour accueillir en elle tout le bonheur du monde. Il avait déjà réuni un choix de paysages que les effets de brume éloignaient de toute réalité physique, comme s’ils étaient nés au fond de sa conscience  ou d’une série d’hallucinations.
Ils tournèrent devant la petite église San Giovanni Crisostomo, par chance elle était ouverte mirent quelques pièces pour éclairer et admirer un des plus beaux Bellini qui soit.Venise, ville magique, ville qui sied si bien aux amants. Les débuts de nuit à Venise lorsque le brouillard s’en mêle sont majestueux. Les obscures maisons qui bordent les quais s’imaginent figurer dans un tableau de Magritte, la place Saint Marc se repose de ses visiteurs.
La Salute, grande pâtisserie de conte de fées pour petites filles gourmandes caressée par les lumières rosées des cinq réverbères en ligne ajoutent à la magie de cette ville.
Elle sait que demain le rêve vénitien s’arrêtera, une vague de tristesse l’envahit.
Etait-elle neuve pour d’autres lendemains ? Si seulement !
Elle sait qu’elle est d’abord prisonnière d’elle-même, de son esprit en ébullition où virevoltent des histoires de vies manquées, de lettres et de poèmes non envoyés, de mots qui n’ont pas été dits.
Des histoires de décalage, toujours trop tôt ou trop tard…
Alors elle pense à la nuit à venir.
La vie a le don de reproduire les mêmes scènes, légèrement modifiées.

 

Envie d’escapade, pourquoi pas Venise sous la brume, alors j’ai tout simplement repris et légèrement modifié quelques passages de ma nouvelle « passé  imparfait »