poésie

Comme une évidence…

 

Tu me proposes, fenêtre étrange, d’attendre;
déjà presque bouge ton rideau beige.
Devrais-je, ô fenêtre, à ton invite me rendre ?
Ou me défendre, fenêtre ? Qui attendrais-je ?

Ne suis-je intact, avec cette vie qui écoute,
avec ce coeur tout plein que la perte complète ?
Avec cette route qui passe devant, et le doute
que tu puisses donner ce trop dont le rêve m’arrête ?

Rainer Maria Rilke, « Les fenêtres »II

je vous invite à une autre évidence ici

Nouvelle...

L’aube…suite 5

A l’extérieur le vent continuait de rugir.Elle se sentait bien avec cet homme, son histoire l’avait émue.
P…était redevenu silencieux, elle ne relança pas la conversation.
Une inhabituelle sérénité l’envahissait, comme si cette nuit la lavait de son tourment, elle pensa  à … il était son immortel, son amour disparu à jamais, elle était venue se réfugier ici le jour de la date anniversaire , cette date si difficile où les souvenirs  l’envahissaient.
Depuis la mort de … elle avait souvent pensé qu’il veillait sur son destin.
Elle avait froid, il lui dit de s’allonger, la couvrit avec le plaid et lui demanda de lui promettre de  s’endormir quand elle en aurait envie.
-M’endormir  auprès d’un homme que je ne connais pas !
-Cela a déjà du vous arriver dans un train ou un avion.
-Mais cela n’a rien à voir, chez soi, on choisit d’offrir son intimité.
Il sourit et lui demanda s’il pouvait quitter ses chaussures.
Accordé, vous êtes comme moi ! J’adore être pieds nus.
Il  retourna vers le piano et commença à jouer « petite fleur », il n’entendit pas qu’elle s’approchait de lui, elle se déplaçait sans bruit comme les chats, et fut surpris d’effleurer sa main qui s’avançait vers le clavier. Elle portait une bague, plus exactement un jonc serti de petites pierres. Après quelques arpèges discordants et des erreurs de tempo, ils parvinrent à s’accorder.
Pour elle c’était un retour dans le passé, …lui jouait ce morceau si souvent.
Elle l’a connu lors d’un concert, au programme  » La méditation de Thaïs  » de Massenet, il était  premier violon de l’orchestre. La musique était leur passeport pour le bonheur, ils se retrouvaient dès qu’ils le pouvaient .Elle n’avait jamais connu un bonheur aussi intense que durant cette période où ils devaient se cacher de tous. Elle terminait ses études, lui était marié. Elle avait beau être très jeune, elle se rendait compte qu’ils ne sortiraient pas indemnes de cette histoire, mais ils refusaient de penser aux obstacles. Ils partageaient trop de choses.
C’est comme si nous étions faits pour nous ajuster, pour nous emboîter.
En cette nuit de tempête elle revoyait des cieux étoilés, respirait, l’odeur d’un corps familier. Mais le passé la rattrapait, elle revoyait aussi la fin des saisons lumineuses, des bonheurs dérobés. Le monde avait basculé quand elle apprit sa maladie.
Elle prit conscience qu’elle venait de formuler à voix haute ses souvenirs comme une longue incantation.
Elle évoquait pour la première fois cette matinée où sa vie avait basculé et confiait ses émotions les plus secrètes à un étranger.
à suivre…